Ma lettre ouverte

Lettre à Alain Béral, président de la LNB

Lettre ouverte à Alain Béral, président de la Ligue Nationale de Basket.

Monsieur le Président,

Votre souhait le plus grand en prenant la direction de la LNB était à n’en pas douter de démocratiser le basket. Vous y avez réussi en partie mais vous semblez oublier tous les fans de basket qui ne peuvent ou n’ont pas les moyens de se déplacer dans les salles chaque week-end et qui aimeraient bien suivre leur sport favori à la télévision tout comme les autres supporters des diverses autres disciplines.

En confiant le dispositif TV de la saison 2016/2017 au groupe Altice vous ne faites que privilégier les nantis qui ont la possibilité de s’offrir un abonnement internet chez SFR et laissez de côté tous les autres qui ont choisi pour telle ou telle raison un des trois autres opérateurs qui pour le moment, pour des raisons commerciales et de concurrence refusent de prendre en charge dans leur bouquet les trois chaînes sportives de SFR Sport.

Pourquoi, afin de contenter le maximum de supporters du basket ne pas avoir passé un accord avec l’une des chaines diffusant le sport à titre gratuit sur la TNT. (Une diffusion le dimanche sur la chaine Numéro 23 n’est pas suffisante pour contenter tout le monde) De plus dans l’élite du basket français il n’y a pas que la Pro A. Certains matchs de Pro B sont amplement aussi intéressants que certains matchs de Pro A, tant le niveau s’est relevé dans cette division).

Il en est de même pour la finale de Pro B où une fois de plus SFR Sport 2 aura l’exclusivité de la diffusion alors qu’il aurait été, afin de toucher un maximum de public, plus judicieux de diffuser sur la chaîne de la TNT Numéro 23. Monsieur le Président, une nouvelle saison va débuter dans quelques mois, ne serait-il pas possible de tenir compte de ces quelques observations afin de contenter les quelques milliers d’aficionados laissés sur le banc ?

Jean Philippon

Supporter du Boulazac Basket Dordogne

Lettre au directeur marketing de Tipiak

Lettre ouverte à Guillaume Chaussepied, directeur marketing de la marque « Tipiak »

Monsieur,

Alors que je gardais deux petites filles un soir, je suis tombée sur une publicité pour votre couscous.

La voici : http://m.youtube.com/watch?v=lPt2Mf1zSjE

Le slogan de la publicité énonce, sans ambages : « pour une fois, c’est pas à nous qu’ils l’ont volé ! ». Vous imaginez bien sûr comme j’ai été gênée, à la découverte de votre spot. D’abord, dans l’absolu : comment peut-on se permettre aujourd’hui, et dans un climat aussi tendu que le nôtre, de jouer sur les ambiguïtés et les clichés culturels ? Qui plus est, ceux qui concernent les maghrébins, déjà objets d’attaques régulières, plus ou moins explicites, dans les médias… Mais surtout, en plus de cette gêne, j’ai été très mal à l’aise vis-à-vis des deux enfants dont j’étais responsable ce soir-là. J’espère qu’elles n’ont ni entendu ni compris l’affreux message véhiculé insidieusement par votre slogan.

Monsieur, je suis terriblement choquée que de telles « blagues » soient relayées dans des publicités en 2016, de plus, sur une chaîne pour enfants. Avez-vous seulement conscience de l’impact que votre communication peut avoir sur notre monde ? Ce sont des enfants qui, ensuite, à l’école, peuvent payer le prix de vos raccourcis. Des enfants qui ne sont en rien responsables des clichés qui circulent autour de leurs origines. Des individus réels, dont on sait déjà, pour en produire régulièrement des études statistiques, qu’ils peineront à trouver du travail en France ou même un entretien du seul fait des consonances de leur nom. Quelle surprise, quand on voit comme on joue avec légèreté sur l’opposition des cultures. Il y aurait donc eux d’un côté et nous de l’autre ? La bonne France traditionnelle et les maghrébins qui viennent nous voler ? Rendez-vous compte de l’impact que pourrait avoir votre « blague ». Pour un «bon mot» dont on peut d’ailleurs également discuter la finesse, vous prenez le risque d’accentuer les divisions sociales, d’attiser les craintes et de soutenir certains préjugés. Vous participez à l’écart qui se creuse entre ce qu’on appelle, à tort, les communautés.

Des remarques comme celle-ci n’ont, à mon sens, rien à faire dans des publicités. Sans s’occuper de juger l’humour (dont la richesse est ici, je pense, assez discutable), on rappellera que cette « blague » n’est pas énoncée autour d’une table entre amis mais à la télévision, récupérable et interprétable par n’importe qui.

Peut-être peut-on faire l’effort de vous accorder le bénéfice du doute. Peut-être peut-on croire à la bienveillance de vos intentions. Mais alors : quelle maladresse ! Avez-vous vraiment oublié de prendre en compte la nature de votre cible ? Cette publicité passe sur Gulli ! Avez-vous honnêtement pensé que des enfants de six, huit ou même dix ans, sauront prendre avec recul une telle phrase ? Et vous ne pouvez pas ignorez la faculté de la publicité à pénétrer l’inconscient du spectateur, puisque c’est précisément sur ce principe que son efficacité est fondée. Faites-vous de la publicité pour des produits culinaires ou pour véhiculer une idée politique ?

Encore une fois, je ne suis pas dépositaire de l’humour mais ne feignons pas d’ignorer que vos blagues peuvent avoir un impact désastreux sur des individus réels. Évitons de banaliser le racisme.

Cordialement,

E.P.M.

Lettre à Jérôme Ducros

aaaa

aaaaaa

Monsieur Ducros,

Aaaaaaaaaaaaaaa
J’ai regardé avec curiosité votre désormais célèbre conférence prononcée au Collège de France. Il est vrai qu’elle date de bientôt deux ans et l’on peut se demander s’il est toujours pertinent d’en parler aujourd’hui. Il faut dire qu’elle n’a cessé d’engendrer des polémiques, suscitant parfois des attaques virulentes, à la limite de la légitimité. Mais plus important, je crois que l’angle d’approche que je propose est assez différent des critiques que vous avez dû essuyer jusqu’à présent. Et en effet, je me garderai de rentrer dans le débat qui a eu lieu par la suite ni ne me prononcerai sur la validité musicologique de votre positionnement. C’est sur le fond de votre pensée que j’aurais quelque chose à dire.

Est arrivée avec l’art moderne et contemporain une attitude nouvelle chez l’artiste : il s’est mis à parler de son oeuvre. Le peintre ne se contente plus de peindre, il «raconte» son art. Il en va de même, visiblement, avec le musicien – et vous en êtes ici l’exemple. C’est une caractéristique de notre temps. Tout le monde pense savoir parler et tout le monde pense savoir penser. On se dit que «réfléchir» est naturel et instinctif, et qu’au fond, en essayant un peu, on devrait pouvoir exprimer une opinion suffisamment fine et intelligente pour qu’elle mérite d’être entendue. Tout le monde se croit légitime pour penser. On oublie que cela s’apprend, penser. Que c’est un travail avec ses rouages, ses pièges, ses dangers, ses outils, ses fausses pistes, ses ouvertures, ses impasses, ses solutions. On oublie que ce n’est pas «naturel» et instinctif et que ça demande beaucoup d’efforts.

Ne faisons pas de confusion : que vous ayez un avis «musical» me semble absolument naturel dans la mesure où c’est votre discipline, votre travail et probablement votre passion. Mais votre conférence ne se limite pas à un propos musical. Il convoque tout un tas d’instruments discursifs extra-musicaux. Vous avez tenté de proposer une pensée de la musique. Non pas une pensée «musicale», ou «musicologique», non. Je veux bien dire une pensée «pensante» de la musique. Vous avez tenté de «signifier» la musique. Vous avez essayé de penser la musique et la relation à celle-ci. Et déjà, rien ne va plus. Un manque cruel de rigueur et de droiture criblent votre propos et empêche toute pertinence intellectuelle. Vous employez par exemple le concept de «sens» ; vous traitez de la question littéraire. Vous posez la question de l’horizon d’attente et celle du champ des possibles. À ce moment là, vous vous attaquez à plusieurs montagnes conceptuelles – de véritables défis pour la pensée qui demande, afin d’être relevés, un travail et une rigueur bien plus importants que ce que vous avez fourni pour ce cours. Ce sont des années de recherches qui doivent présider à l’abord de telles problématiques. Et de fait, votre propos est bien trop rapide :  il se fonde constamment sur des pétitions de principes. Le rapprochement que vous proposez avec la littérature est si rapide et grossier qu’il en devient malhonnête. Êtes-vous capable de définir la fonctionnalité du langage littéraire ? Avez-vous étudié les modes opératoires des figures de style ? Regrouper Tzara et Schönberg pour les opposer à la musique tonale et à une littérature plus correcte sur le plan grammatical est un raccourci dangereux. Vous rendez-vous compte que vous êtes conduit à jeter par la fenêtre la plus grande part de la poésie d’après guerre ? Pourtant je vous assure, il n’y a aucun divorce entre les lecteurs de poésie et la poésie contemporaine. Les lecteurs de poésie aujourd’hui sont volontiers concernés par des ouvrages qui vous sembleraient apparentés à l’atonalisme – ils ne relisent pas sans cesse André Chenier ou Alfred de Vigny.

        Mais revenons plus précisément à notre problème : vous ne parlez pas de musique à proprement dit mais de relation à la musique. Ce qui est tout à fait différent. C’est-à-dire que vous vous prononcez sur ce qu’on est en droit ou non d’attendre de la musique. Vous empiétez sur un  territoire qui n’est pas le vôtre. Imaginez un cinéaste qui viendrait vous dire comment composer ou qui interviendrait dans une de vos improvisations. Vous trouveriez sans doute cela déplacé et intrusif. Mais je crois que vous avez fait quelque peu la même chose au fond. Votre rhétorique est tissée de sous-entendus – que votre franche ironie rend explicites – et se permet ainsi de proposer une axiologie. Vous avez promu une certaine musique, non depuis le point de vue du compositeur, mais depuis celui de l’auditeur. Le mélomane est la pierre de touche de votre argumentation. Or, si la mélomanie, comme l’amour de la peinture ou de la littérature est bien une question existentielle  et politique alors c’est une question qui déborde largement la capacité à produire ou à décrire des objets musicaux, picturaux ou littéraires. Mais de plus, je voudrais demander : qui peut parler au nom des mélomanes ou des lecteurs ? N’est-ce pas statuer, implicitement, sur la vie que les gens cherchent ou construisent ? Pour souhaiter une direction générale à la musique, il faut supposer une attente, un désir, un besoin chez les mélomanes. Vous faites là un saut bien dangereux. À moins que vous ne réduisiez le mélomane à une pure oreille – mais ce serait là bien méconnaître le fonctionnement des émotions que de croire qu’elles peuvent être pures, qu’elles peuvent surgir sans être infiniment liées à tout un champ d’émotions passées, et de problématiques extra-artistiques. On n’écoute pas un morceau de musique, on ne regarde pas un tableau, on ne lit pas un livre sans ces lourds bagages émotionnels, sentimentaux, conceptuels, sans ces dimensions politiques, éthiques et métaphysiques de l’existence.

Horizon d’attente, champ des possibles, «sens» : tout cela est lié à une certaine idée de la subjectivité et des processus de subjectivation que vous n’explorez ni d’expliquez. Tout cela est dépendant des formes sociologiques d’individuation et des conflits politiques qui transforment les pratiques linguistiques. Tout cela est lié à une certaine conception du monde et de la pensée. Quel type de fondements préside à celle-ci ? Empirique ? Idéaliste ? Moniste ? Dualiste ? Pragmatiste ? Utilitariste ? Nominaliste ? Conséquentialiste ? Emotiviste ? Vous tentez de justifier un idéalisme par des démonstrations empiriques, tout en lui attribuant une validité axiologique. C’est terriblement bancal.

Pour résumer, disons ceci : dès que vous souhaiter injecter de l’axiologie dans votre propos, vous quittez votre domaine de compétence. Il n’est plus question de musique, il est question de philosophie. Bien sûr, vous avez le droit de philosopher. Mais si c’est ce que vous avez tenté de faire, je vous confie mon sentiment, j’ai trouvé votre démonstration bien peu rigoureuse, et parfois même malhonnête (mais probablement n’en avez vous pas conscience). Partir du constat qu’il y aurait une rupture entre la musique de notre temps et les mélomanes, c’est biaiser d’emblée votre propos, car c’est faire comme si l’art (en général) avait une fonction connue et identifiable et devait se réconcilier avec ses amateurs. Qu’en savons-nous ? Encore une pétition de principe…

aaaaaa
Il faut prendre davantage de précautions car on ne sait pas à qui votre propos s’adresse. Vous faites grand cas de la surprise (d’une surprise qui ne pourrait exister que sur fond d’attente, d’habitude, de prédiction). Etant un amoureux de musique minimaliste vous comprenez que la «surprise» n’est pas une vertu cardinale à mes yeux. Je sais l’apprécier mais ne la cherche pas toujours. Vous statuez sur la «passivité» de l’auditeur mais l’expérience n’est-elle pas plus complexe que cela ? Vous affirmez, implicitement, qu’une écoute passive a moins de valeur qu’une écoute active. Sur la base de quel principe ? Sur la base de quelle éthique ? Et quand vous dîtes : «pour être surpris il faut que l’on se soit attendu à quelque chose» cela est, malgré tout, une définition de la surprise, de l’attente, et du champ de l’expérience du sujet. Êtes-vous véritablement en mesure de statuer sur le champ d’expérience de la subjectivité ?

aaaaaa
Qui attend quoi de l’art ? Fort heureusement, cette question est inépuisable. Votre promotion de la musique tonale suppose une certaine mélomanie. Vous statuez d’une certaine manière sur ce que doit être l’art et la relation à celui-ci. Vous conviendrez que c’est une attitude quelque peu ambitieuse. Je ne crois pas qu’une telle posture soit absolument impossible, mais elle requiert bien plus de rigueur, et surtout, un propos beaucoup plus conséquent.

aaaaaa
De plus, vous promouvez à la fin de votre conférence une «communauté des langues» à laquelle on peut être tenté de s’opposer. Vous avez parlé de Proust mais vous n’ignorez pas qu’il a lui-même écrit : «les beaux livres sont écrits dans une sorte de langue étrangère». Non, pour Proust, l’écrivain ne parle pas la même langue, et c’est ce qui fait toute la valeur de son oeuvre. Je me range derrière lui, vous l’avez compris. A propos de barbarisme ou «pire, de glossolalies», vous osez dire «et jamais que je sache l’un et l’autre n’ont permis l’éclosion d’un chef d’oeuvre». Faut-il rappeler Joyce et Finnegans Wake, Antonin Artaud ou Ghérasim Luca ? Oubliez-vous comme ces auteurs ont compté pour les écrivains du siècle dernier ? Et cela par le fait même des transgressions qu’ils ont opéré dans la langue…Et puis, qu’est-ce qu’un chef-d’oeuvre ? Existe-t-il concept plus creux que celui-ci ? Toute argumentation qui, dans le champ de l’esthétique ou de la philosophie de l’art se repose sur la notion vague et indéterminée de «chef-d’oeuvre» perd à mon sens toute crédibilité.

Aaaaaaaaaaaaaa
Voilà à mon avis la grande faiblesse de votre discours, et ce qui le rend «nul» et impuissant. Pour lui donner de l’ampleur, vous lui offrez cette dimension axiologique et polémiste. Vous prenez parti, vous promouvez. Mais ce qui sous tend cette valorisation, cette promotion n’est rien d’autre qu’un idéalisme esthétique sans réelle consistance. Les deux pans de votre pensée se renvoient la balle constamment sans que ni l’un ni l’autre ne soit en mesure de la soutenir véritablement. «Il faut soutenir la musique tonale contre la musique atonale ! – Pourquoi ? – Parce que le langage tonal est plus riche en surprises – Et ? – Et la surprise et l’horizon d’attente sont les deux piliers de mon idéalisme esthétique musical – Ah d’accord». Vous êtes à mes yeux l’illustration du mal de notre temps : on se plie en quatre pour essayer de prouver et de démontrer qu’on a raison de préférer ce qu’on préfère quand ce n’est, en effet, qu’une question de préférence. Vous aimez mieux la musique tonale ? D’accord ! Mais vous ne pouvez pas prouver sa «valeur» par un idéalisme mou. L’idée ne porte pas sa propre valeur – ou alors selon une autre et plus originaire pétition de principe qu’il est difficile d’imposer aujourd’hui. Mais ça, vous ne pouviez pas le savoir, parce que précisément, penser n’est pas votre métier.

Aaaaaaaaaaaaaaa
Enfin, laissez-moi terminer par une explication «positive» de la situation (je ne peux pas me contenter de déconstruire votre propos). Je crois que vous indexez l’expérience musicale (et l’expérience de la surprise au sein de l’expérience musicale) à un paradigme cognitif. Votre expérience de la musique passe par le prisme de la reconnaissance. Il faudrait avoir des repères pour percevoir ce qui sort du cadre. Mais en réalité, je crois que la musique atonale joue précisément en-deçà de la reconnaissance. Son expérience ne dépend pas de la sphère de la conscience en jeu dans la reconnaissance. Je donne un exemple : si j’écoute la pièce de Schönberg comme vous la jouez, je suis dans un état affectif pauvre. Mon expérience présente peu d’intérêt. Quand je l’écoute jouée fidèlement, je vis un état affectif riche. Mon expérience est belle. Dans les deux cas, certes, je ne «reconnais» rien, je ne «comprends pas» la structure du morceau, et je suis incapable d’y percevoir des fausses notes. Mais cela tiendrait à une perception sur-consciente de l’expérience musicale. Ce que je suis capable de ressentir/vivre/expérimenter en revanche, c’est le patrimoine affectif et perceptif de l’oeuvre. Ca ne passe pas nécessairement par une perception consciente de son organisation. En somme, la version de Schönberg me transporte sans que je ne puisse l’expliquer. La vôtre m’endort elle aussi sans explication. Je ne vous apprends rien en disant que l’expérience musicale ne se limite pas à une perception idéalisée. La tonalité, le timbre, l’atmosphère sont des composants décisifs. La musique atonale circule dans ces contrées là. Permettez moi d’être nietzschéen une seconde : la musique touche le système nerveux. Ce qui est particulièrement intéressant, c’est que votre position est l’héritière d’une tradition métaphysique occidentale qui valorise l’oeil par dessus tout. Or ici nous parlons de musique. Et votre conférence est pour moi l’illustration d’une attitude largement partagée aujourd’hui qui cherche à faire de l’oreille un oeil. Qui voudrait donner à l’ouïe la même capacité d’organisation et de reconnaissance du réel que la vue. Certes, pourquoi pas ? Mais respectez au moins ceux qui veulent laisser leurs oreilles libres d’être des oreilles. C’est un organe diablement intéressant, et ses puissances n’ont rien à envier à celles de l’oeil. Libérons l’ouïe du joug de la vue. Je crois que le trajet de l’oreille à l’âme est plus court que celui qui passe par l’oeil.

aaaaaaaaaaaa

À vous,

aaaaaaaaaaaaaaa

AD

aaaaaaaaaaaaaaa

Tous droits réservés – Ma Lettre Ouverte –

ISSN  2275-3044

Lettre à Kheiron

Cher Kheiron,

J’ai eu le plaisir d’assister à ton spectacle il y a quelques jours au sentier des Halles. J’ai passé une bonne soirée, j’ai ri, j’étais en bonne compagnie et j’ai découvert grâce à toi de jeunes artistes que je ne connaissais pas. Je voudrais donc te remercier. Mais je voudrais aussi te parler de ces choses qui m’ont choquée, et qui m’ont empêchée à vrai dire de passer vraiment une bonne soirée, sans arrière-pensée, sans goût amer dans la bouche (oh, ça va, je vois venir ta vanne).
Je te les livre comme ça, d’accord, et on en parle ensuite ? (question purement rhétorique, comme celles que tu fais sur scène, puisque dans cette lettre ouverte, c’est moi qui décide)

« Mais j’ai tellement envie que tu te fasses violer »

« Elle est chiante ta copine, tu la sodomises pas assez »

« Vas-y fais pas ta pute »

Je t’entends déjà – j’aime bien ta voix, moins grave que ce à quoi on pourrait s’attendre – « oh, c’est bon, ce sont des expressions, des façons de parler, c’est marrant, ça veut rien dire, je ne veux pas vraiment qu’elle se fasse violer ».

Tu vas plaider au mieux la maladresse du direct, au pire, l’expression courante. Mais c’est toi qui en fait une expression courante et donc significative d’un vrai problème. Tes expressions sont un symptôme. Le symptôme d’une société qui continue à penser qu’une femme qui se fait violer, agresser, humilier, ce n’est pas « si grave ». Car bien sûr, « il n’y a pas mort d’homme ». C’est pour ça qu’il faut qu’on parle.

Dans la salle, ce soir-là,  ton public était à moitié féminin. Il y avait quoi, 120 personnes ? Donc une soixantaine de femmes. Sur ces 60 femmes, 1 sur 10 en France a été ou sera victime d’agression sexuelle, de viol. En Europe, c’est une femme sur trois déjà victime. Tu avais en face de toi plus de six nanas qui savent ce qu’est la réalité d’un viol, à qui tu disais gentiment d’aller se faire violer à nouveau. Je n’ai pas ri. Tu vas dire que c’est mon problème, que je ne suis pas obligée de rire à toutes les blagues, et tu as raison. Comme tu l’as dit à la fin de la soirée, je ne me suis pas sentie « trahie » par le rapport qualité/prix de cette soirée. Et comme tu aimes les statistiques, trois vannes ratées sur 1h45 de spectacle, soit une bonne centaine de vannes (à raison de près d’une par minute, tu me suis), ce n’est pas si mal.

Mais ce sont un peu plus que des blagues pourries. Ce ne sont pas que des expressions. « J’ai tellement envie que tu te fasses violer », tu avoueras que ce n’est pas loin d’être une incitation à la violence, au viol, de fait. Bien sûr, c’est une incitation que personne sans doute ne prend au premier degré. En revanche, c’est une banalisation. En utilisant ces mots, tu banalises une idée de la violence et du rapport aux femmes, à toutes les femmes, y compris celles qui sont venues te voir sur scène. La jeune femme qui ne veut pas exécuter devant toi une danse orientale est forcément une pute. « Vas-y, fais pas ta pute ». Celle qui te reprend dans le public « ne se fait pas assez sodomiser ». Car c’est bien connu, la sodomie rend douce et servile. Quand une de tes spectatrices rentre chez elle et se fait violer – par un inconnu, ou par son mec, en levrette ou en sodomie – tu penses à quoi ?

Est-ce que tu dirais à un mec venu t’applaudir « J’ai tellement envie que tu te fasses défoncer la gueule » ou violer, tiens d’ailleurs ? Je ne suis pas sure que ça te viendrait à l’esprit, mais quand bien même, ça te ferait rire ? Pourquoi avoir besoin d’asservir le corps des femmes pour faire rire ?

Je te pose ces questions de manière ouverte, c’est une lettre ouverte, tu l’auras compris, et tes réponses m’intéressent.

À bientôt

Claudia Samson.

Tous droits réservés – Ma Lettre Ouverte –

ISSN  2275-3044

Lettre à Eric Zemmour (#2)

Monsieur Zemmour,

C’est la deuxième fois semble-t-il qu’un anonyme décide de vous écrire ici, en espérant que vous le lisiez. Bien évidemment, c’est autour de la sortie de votre livre que je souhaite m’adresser à vous. Je dis «autour», car ce n’est pas seulement le texte qui nous concerne, mais l’événement de sa parution – l’ensemble des discours qui ont été tenus publiquement, dans les journaux, à la télévision et à la radio, par vous comme par les journalistes qui s’y sont opposés. Le livre additionné à l’ensemble de ces propos publics forme un tout, un discours global dont la portée nous échappe sans doute, mais dont je voudrais néanmoins partager ici, avec vous, certains aspects.

J’aimerais commencer par ce que vous avez dit du sitcom français Hélène et les Garçons. Je vous reconnais le mérite d’avoir cherché à analyser la responsabilité des organes médiatiques sur la construction des idéologies, et par conséquent, sur la formation des individus. Vous pointez là une réalité trop souvent tue. Bien entendu, la télévision, le cinéma, les divertissements influencent profondément les esprits qui les consomment. Malgré cela, je vous avoue que les conclusions que vous tirez de vos prémices me semblent bien simplistes, pour ne pas dire fausses. Mais ce qui me surprend davantage, c’est que si vous mesurez si bien la puissance de l’impact des media sur la constitution des esprits, vous semblez ignorer votre propres responsabilités dans ce jeu là. Vous vous présentez si souvent comme l’esprit rebelle qui révélerait les vérités que le monde veut maintenir cachées, comme le paria des médias. Mais enfin, il faut bien reconnaître ici le paradoxe : vous faites partie des forces d’influence. Ne s’agirait-il pas, désormais, d’appliquer votre grille de lecture à votre propre cas ?

La deuxième chose qui me vient à l’esprit, maintenant que je vous écris, c’est mon agacement pour les discours qu’on vous a opposés, sur les plateaux télévisuels, mais aussi dans les journaux. On ne cesse de brandir la morale comme étendard en espérant ainsi vous terrasser. Mais c’est ridicule, bien entendu. Je ne vais pas vous opposer la bonne vieille morale bien pensante – ce serait une énorme erreur puisque vous l’avez bien vu, cette opposition vous permet de gagner tous vos débats !  Ils vous attaquent sur ce terrain et vous remportez haut la main la situation en répondant du point de vue du politique. Ceux qui s’adressent à vous passent pour des moralisateurs, parfois même des hystériques (et en effet, ils gardent rarement leur calme), les fanatiques d’une idéologie, quand de l’autre côté, votre analyse semble, aux yeux des téléspectateurs, reposer sur des faits, des analyses, et un parti pris politique rationnel. Comment n’ont-ils pas vu que les dés étaient pipés d’entrée de jeu  ? On ne gagne pas contre quelqu’un sur son terrain et avec ses règles.

Certains ont été plus malins et vous ont opposé des faits. Parfois de manière très pertinente d’ailleurs. Je pense à M. Sébastien Lafarge (qui découvre par exemple qu’il n’y a pas 7 millions d’étrangers de moins de 4 ans en France puisqu’il n’y a que 3,2 millions d’individus de moins de 4 ans) ; je pense évidemment à M. Paxton qui a mis au jour les confusions d’archives sur lesquelles reposent vos conclusions. Je n’en parlerai pas, car cela n’affaiblit pas du tout votre position. On n’a jamais convaincu personne en démontrant que les propos de l’agitateur des foules reposaient sur des imprécisions. Le mal est fait, le vers est déjà dans le fruit. Peu importe au fond, que vous mentiez ou que vous fassiez preuve de négligence professionnelle, ce qu’il faut reconnaître, c’est que la France, telle que vous la décrivez, elle ressemble à celle que des Français perçoivent ou imaginent. Personne n’évalue sa vie en fonction de statistiques. Mais si l’on peut croire que les chiffres vont dans le même sens que le ressenti, alors on saute le pas : on fait de notre sentiment une vérité. Et c’est ce que vous avez offert aux Français. Ce petit moyen, pas donné, mais pas si cher, pour transformer des peurs intimes et personnelles en vérités objectives. M. Dupont a peur des Français issus de l’immigration qui viennent s’installer dans son quartier ? Pas de panique, M. Zemmour arrive pour lui faire croire qu’ils témoignent d’un dangereux accroissement du nombre d’étrangers en France. M. Dupont est rassuré, il a désormais «raison» de vouloir que ces «Français-là» s’en aillent. Ce qu’il vivait dans son intimité, il peut maintenant l’affirmer publiquement et en faire un discours politique. Il peut le revendiquer et voter pour un parti qui reconnaît sa «souffrance». Et puis vous connaissez ce fameux phénomène psychologique : quand on a quelque chose en tête, tout nous y fait penser. Votre tour de passe-passe marche à merveille : plus vous parlez des étrangers, plus les gens qui vous entendent les remarquent. Et logiquement en viennent à se dire « il doit avoir raison monsieur Zemmour, depuis que j’ai lu son livre je vois des étrangers partout, des homosexuels partout ». Vous opposer des « faits », ça serait le réflexe de «la bien pensance de gauche», je l’ai bien compris. Mais alors parlons d’idéologie, puisque c’est ce qui vous préoccupe tant.

Et comment les médias parviennent-ils à façonner des idéologies sinon, comme vous le faites vous-mêmes, en décrivant une réalité partielle, en sélectionnant une série d’éléments sur lesquels on se concentre et qui donnent une vision bien particulière du monde dans lequel nous vivons ? Cela revient à créer des prismes. Cela revient à proposer aux gens des axes pour interpréter le réel. Mais une fois que cela est reconnu (et vous ne pouvez pas le nier, c’est ce que vous dites d’Hélène et les Garçons), la question qui se pose évidemment, est la suivante : quel est votre rôle, à vous ? Quelle est votre fonction idéologique ?

On remarque que vous êtes du côté des puissants. Il suffit de noter le nombre d’émissions qui vous ont invité. Mais plus insidieux encore, comme la structure de celles-ci est précisément faite à votre avantage. Vous êtes fait du même bois. Ces émissions ont produit le genre de chroniqueur/journaliste que vous êtes. Il n’existe plus d’émission télévisuelle où l’on prend le temps de débattre. Même à Ce Soir Ou Jamais qui propose probablement l’espace de discussion le plus libre et le plus ouvert, aucun invité ne peut prendre la parole plus de 2 ou 3 minutes sans être interrompu. Le format des émissions qui vous accueillent (ou pour lesquelles vous travailliez) prônent plus souvent des réponses de moins d’une minute. Dans ce cadre là, ce sont les « phrases chocs », les slogans qui marchent le mieux. Le discours le plus efficace est le plus simple (pour ne pas dire simpliste), le plus réducteur, le plus manichéen. Car c’est aussi celui que l’on retiendra le plus facilement. Ce qui est retenu de votre discours (que l’on s’y accorde ou s’y oppose), on l’a bien vu, c’est : de la misogynie, de l’homophobie, de l’islamophobie et une forme de conservatisme. Un rejet de la culture post-68 et des dérives néo-libérales. Alors oui, grâce à vous, quand vient la gaypride, certains se sentent menacés et craignent même la disparition de l’espèce. On crie la perte des valeurs…On sélectionne les éléments du réel qui nous environnent et qui nous semblent les plus pertinents puisque des gens importants (« vu à la télé ! ») en parlent. L’accroissement du nombre de publicités a obligé les producteurs à faire des émissions de plus en plus tronquées et au sein desquelles plus aucun discours n’a le temps d’être développé. Est arrivée ensuite l’heure des émissions promotionnelles où sont invités les écrivains (de grands éditeurs), les musiciens (signés sur les majors), les comédiens (des films à succès), etc. Dans ce nouveau monde télévisuel, il fallait des journalistes provocateurs, rapides, réducteurs, dont le contenu du propos puisse être vite assimilé. Il fallait des discours de plus en plus simples. Pour interviewer des écrivains superficiels, il fallait des journalistes superficiels. La nature a horreur du vide : ce besoin a vite été comblé, par vous, par M. Naulleau, par d’autres, bien entendu. Votre métier consistait à lire l’autobiographie de Laurence Boccolini et lui dire que c’était «très mal écrit». Vous rendez-vous compte ? Voilà ce qu’était votre fonction journalistique ! Repérer les fautes de style dans l’autobiographie d’une animatrice de télévision. Êtes-vous en mesure de statuer sur le « suicide français » alors que vous y participez si activement ? Êtes-vous en mesure d’évaluer la décadence française quand vous travaillez au cœur  de ce qui la provoque ?

Alors voilà que le serpent se mord la queue : après avoir participé dans une position de force très privilégiée au modelage de l’opinion des Français, M. Zemmour s’étonne et se félicite que les gens pensent comme lui et achètent son livre. Il s’indigne qu’on puisse s’opposer à lui, puisque bien évidemment, il ne fait que décrire la réalité ! Mais ce n’est pas LA réalité, c’est une interprétation de la réalité que vous avez eu le loisir de développer et de diffuser, chaque samedi  soir pendant quelques années. Naturellement, pour bon nombre de gens, votre réalité est devenue leur réalité. Leur manière de voir la société française.

La question qui se pose désormais, c’est de savoir jusqu’à quand les chaînes, les producteurs, les animateurs continueront de participer à la promotion de ce genre d’idéologie ? Quand reconnaîtront-ils leur responsabilité ? Quant à vous, monsieur Zemmour, il est bien évident que vous n’êtes pas le héros pourfendeur que l’on attendait. Vous n’êtes que l’énième rouage de cette puissance productrice de discours par les médias. Un rouage parmi d’autres dans la construction d’un même discours réducteur et simpliste. Vous participez à cette grande vague dont vous n’êtes que l’écume. Il est presque drôle de vous entendre revendiquer le rôle du marginal. Que la pensée dominante serait le « politiquement correct » quand vous, vous feriez dissonance ! C’est presque drôle tellement ce n’est pas vrai : avez-vous oublié toutes les couvertures du Point, de l’Express ou du Nouvel Obs sur l’Islam ces dernières années ? Le traitement de l’affaire Merah ? Avez-vous vraiment l’impression de dissoner ? Avez-vous l’impression que ces trois journaux n’ont cessé de prôner l’anti-racisme et la solidarité ? Que le Figaro était majoritairement pro « mariage pour tous » ? Soyons sérieux. Ce serait drôle si ce n’allait pas avec de graves conséquences. Si vous aviez pris cinq minutes pour appliquer votre analyse d’Hélène et les Garçons à On n’est pas couché vous auriez évité de passer pour un benêt. J’ai lu quelque part sur internet : «If you are the smartest person in the room, you are in the wrong room». Je crois que si vous appliquiez cette idée, cela vous ferait beaucoup de bien. Cessez de vous entourer de gens encore plus bêtes que vous, la complaisance étouffe votre cerveau. Ah oui, dans le même ordre d’idée : «à la satisfaction d’un esprit, on reconnaît l’étendue de sa perte»…

Cordialement,

Ph. & P.

Tous droits réservés – Ma Lettre Ouverte –

ISSN  2275-3044

Lettre à Jacques Attali

Cher Jacques Attali,

Je vous propose de ne pas nous occuper du fond, mais seulement de la forme. Je suis tombé sur l’émission de Frédéric Taddeï, Ce soir ou jamais, où vous étiez invité en compagnie d’Etienne Chouard. J’ai dit que je ne parlerai pas du fond et je veux dire que je ne me prononcerai pas sur ces lourdes questions politiques. Ce qui m’a bouleversé (et je vous le dis avec sincérité, ce qui m’a ému très intensément), ce fut votre réaction, votre manière de répondre à M. Chouard. Pour le dire simplement, j’ai eu honte.

Vous souvenez-vous de la belle phrase de Spinoza que l’on trouve dans le Traité politique (I, §14) : «J’ai pris grand soin de ne pas tourner en dérision les actions humaines, de ne pas les déplorer ni les maudire, mais de les comprendre» ? Ou comme on le résume aussi : dans le champ du discours politique, ne pas rire, ne pas pleurer, mais comprendre. Ce soir là, devant M. Chouard, vous ne souhaitiez pas comprendre. Vous souhaitiez rire, railler, tourner en dérision. Ce soir là, devant M. Chouard (dont je ne défends ni n’attaque les positions que je connais trop mal), vous m’avez fait honte. Je ne peux qu’espérer que vous ayez honte aussi et que vous souffriez depuis de cette démonstration rhétorique si malhonnête. Vous rendez-vous compte du tort que vous faites à la démocratie avec une telle attitude ? Car il appartient précisément à la démocratie de garantir que les discours puissent être entendus dans leur diversité. Vous avez voulu empêcher toute considération de la proposition de M. Chouard – et ce, avec une mauvaise foi et une malhonnêteté intellectuelle terriblement toxique pour notre société. Alors quoi, la stochocratie serait une absurdité ? Voilà la manière par laquelle vous balayez le discours d’une personne qui ne partage pas votre opinion ? Que sa pensée est absurde ? C’est insultant, puéril, agressif : vous vous agitiez comme un enfant capricieux qui voudrait qu’on l’écoute encore davantage alors que cela fait déjà des années qu’il parle et est au centre des attentions – c’est contre-productif.

Vous êtes-vous dit, une seconde, que M. Chouard représentait un petit «courant» de pensée politique ? Je veux dire que, à tort ou raison, il y a des gens qui cherchent à penser le politique et qui se rangent derrière M. Chouard. Je veux donc dire que la santé de la démocratie tient précisément à ce que des gens proposent des choses, essayent de comprendre, de réparer les rouages cassés. Qu’ils aient «raison ou tort» (et selon quel point de vue ?), il est impératif de respecter l’existence de ces discours. Ce sont eux qui garantissent l’existence d’organes démocratiques – des groupes d’individus concernés par la santé politique du pays. Nous ne sommes pas dans un régime de science dure. Vous n’avez pas les moyens intellectuels de balayer d’un revers de main une proposition politique telle que celle de M. Chouard, comme un physicien pourrait le faire si on lui affirmait que la terre était plate. Vous n’en avez pas les moyens. C’est d’autant plus risible que la stochocratie (le tirage au sort donc) se trouve chez Aristote. Ou alors dans cette belle phrase de Montesquieu qu’on trouve dans L’esprit des lois  : « Le suffrage par le sort est de la nature de la démocratie. Le suffrage par le choix est de celle de l’aristocratie. Le sort est une façon d’élire qui n’afflige personne; il laisse à chaque citoyen une espérance raisonnable de servir sa patrie. » Serait-ce là folie ? Montesquieu et Aristote sont pourtant des penseurs parfaitement institutionnalisés. Quoi de plus conventionnel que les Lumières ? De toute façon, comme je voudrais le répéter, ce qui est vital, c’est que les discours et les positions soient respectés – ce que vous n’avez pas souhaité faire ce soir là. J’ai eu honte. Je me suis senti agressé politiquement, violenté. Vous auriez dû répondre, argumenter, démontrer, défendre votre position. Vous n’avez fait qu’user de rhétorique et confondre le spectateur.

Bien sûr que cela vous bouscule. Vous êtes implicitement visé par la critique de M. Chouard. On voit sans peine que vous prenez tout cela personnellement. Et on le comprend bien. Vous êtes le coeur de notre système politique actuel. L’expert qu’on appelle régulièrement pour diagnostiquer et trouver des remèdes. Mais je vous implore, M. Attali, mettez votre ego et votre orgueil de côté (les temps sont trop graves pour que ceux-ci jouent encore un rôle) et reconnaissez que votre modèle a échoué. Que toutes vos propositions sont des échecs. Les français n’ont pas à être victime de votre seul complexe égocentrique. Ne persistez pas à nous imposer un système en faillite car c’est celui que vous défendez depuis toujours et auquel vous participez (et que cela vous fait visiblement trop de mal personnel de le remettre en cause). La société va mal, de plus en plus mal. Vous avez influencé M. Mitterrand. Vous avez fait vos propositions à M. Sarkozy, puis à M. Hollande. La société va toujours mal, va toujours de plus en plus mal, malgré tout ce que vous avez tenté. Il est temps de reconnaître votre échec et de vous retirer. Non, M. Attali, vous n’êtes pas le visionnaire de notre monde que vous auriez souhaité être. Vous n’avez ni compris le monde contemporain, ni su résoudre ses problèmes. Alors de grâce, n’empêchez pas de parler ceux qui essayent de proposer autre chose, après 30 ans d’accroissement des inégalités. Nous sommes de plus en plus nombreux à douter de l’efficacité du système représentatif. Tout nous invite à ce scepticisme. Tous les gouvernements se succédant. Les affaires Woerth, Cahuzac, aujourd’hui Thévenoud (et je ne parle pas de MM. Juppé et Chirac), tout cela nous indique que le système politique actuel favorise l’accès au pouvoir de personnes malhonnêtes. Et vous osez moquer notre scepticisme en raillant la soit-disante absurdité d’une proposition politique différente ? Monsieur Attali, les députés viennent de refuser le contrôle de leurs dépenses professionnelles ! Les acteurs principaux de cette fameuse démocratie représentative refusent la transparence. Et vous voudriez nous faire croire que les responsables politiques «font ce qu’ils peuvent» ?

Monsieur, croyez-bien que si je vous écris, c’est que je vous crois responsable (parmi d’autres bien sûr) de l’état de notre monde. Et quand je vous entends réagir ainsi devant une pensée contraire à la vôtre, je vous crois coupable. Ce que vous avez fait ce soir là – nier a priori à autrui la possibilité de proposer un discours politique crédible – est d’une terrible gravité. C’est cela, en effet, qui tue notre démocratie. C’est cela qui conforte les consciences dans l’acceptation d’un système criminel qui ne cesse de favoriser les puissants et d’écraser les plus faibles. Bien sûr, le fait que vous fassiez vous-même partie des puissants ne devrait pas influencer notre analyse de votre réaction. Mais néanmoins, vous comprendrez qu’on puisse sentir une forme de malaise en vous voyant attaquer M. Chouard pour en réalité défendre le système en place auquel vous participez depuis des dizaines d’années – pourtant responsable de la situation catastrophique qui est la nôtre aujourd’hui.

A.B.

Tous droits réservés – Ma Lettre Ouverte –

ISSN  2275-3044

Lettre à Alain Finkielkraut

 

Cher Alain Finkielkraut,

 

A la découverte de votre élection, la première question qui me traversa l’esprit fut quelque peu perverse je l’avoue : qui est le plus «sali» par l’autre ? L’Académie Française est-elle entachée d’avoir élu Alain Finkielkraut au vingt-et-unième fauteuil, ou est-ce Alain Finkielkraut qui est éclaboussé par son entrée dans l’Académie Française ? En vérité, je n’ai pas mis trop de temps à choisir. Si je n’irai pas jusqu’à dire que l’Académie est bénéficiaire je crois quand même que votre image y perd beaucoup. Philippe Sollers a dit une fois : «mon image, c’est comme mon cadavre, je m’en fous». Mais s’il faudrait être bien naïf pour croire que Philippe Sollers se fout de son image, il faudrait l’être autant pour penser que vous aussi. Votre omniprésence médiatique trahit bien cette préoccupation, mais après tout, ce n’est pas le plus important.

La question que je me pose alors, c’est pourquoi vouloir intégrer l’Académie ? J’aimerais entendre quelqu’un vous la poser mais je crains que cela n’arrive pas. Pour quoi faire ? Quel est l’intérêt ? Ce ne peut être les honneurs, car enfin, vous prétendez être un penseur et un penseur ne peut donner tant d’importance à cela. Pourquoi vouloir faire partie de ce cercle ? Serait-ce pour oeuvrer politiquement ? Faire acte de résistance à la débâcle linguistique de notre monde ? Participer au dictionnaire ? Vous n’êtes pas assez naïf pour croire en l’impact de ce travail. Non vraiment, je ne comprends pas.

Par ailleurs, je souhaite vous demander quelque chose. Cessez, je vous en prie, de parler au nom de la culture. Vous n’êtes pas le défenseur des arts et de la culture, vous êtes le défenseur d’une certaine idée – conservatrice à certains égards – des arts et de la culture. Pourquoi cela change-t-il tout ? Tout simplement parce que cet implicite amalgame que vous autorisez sans cesse en ne précisant jamais à quelle «famille d’esprit» vous appartenez vous confère une position stratégique dans le débat bien plus «convaincante». En somme, je vous accuse de faire de la rhétorique. Ou plus précisément, d’user de rhétorique avec malhonnêteté.

Vous êtes le défenseur d’une vision aristocratique de la culture. Vous pouvez affirmer que vous souhaitez la diffusion du savoir, cela n’y change rien. Promouvoir les beaux-arts a toujours été promouvoir une culture élitiste. Cela ne tient pas au 21ème siècle. Proust et Webern n’ont jamais été diffusé massivement. Derrida et Bernard Noël n’ont jamais écrit de best-seller. Tout n’est pas la faute de l’ère internet. Ce que je vous reproche donc, c’est de jouer sur cette ambiguïté : promouvoir une culture d’élite sur fond d’universalisme et de défense des Droits de l’Homme. Je vous accuse de n’être pas démocrate. Si vous pensez qu’un petit groupe d’individus mieux informés doit décider de l’éducation des autres et des valeurs culturelles à promouvoir, alors vous n’êtes pas démocrate. Ce qui ne suppose pas nécessairement de mauvaises intentions, je ne franchirai pas cette limite. Si ce qui vous donne le droit de statuer sur la culture à promouvoir et la culture à éliminer est votre éducation et vos études, alors en effet il paraît difficile de ne pas penser aux craintes de Bourdieu : comment éviter une «consanguinité culturelle» ? Un entre-soi des élites qui produit, précisément, ce décalage que vous semblez tant regretter ?

Toutes les analogies ne sont pas bonnes mais je tenterai néanmoins celle-ci : le capitalisme et la volonté d’accumuler (l’argent, les biens…) conduit à un écart croissant entre des pauvres toujours plus pauvres et des riches toujours plus riches. De l’autre côté, la promotion d’une culture d’élite et d’une thésaurisation des savoirs, la valorisation des experts (celui qui en sait plus que les autres sur un sujet donné), participe de la même manière à ce déséquilibre social. L’écart se creuse. S’il y a une responsabilité elle est du côté de ceux qu’on appelle l’élite – non pas parce qu’ils seraient réellement l’élite, mais parce que la violence sociale vient d’eux, vient de leur représentation. L’image de l’expert est violente car elle est domination.

Je vous invite donc à changer de perspective : si vous souhaitez «sauver» la culture, cela ne pas passe d’abord par l’introduction en force de votre culture d’élite auprès des masses, mais bien plutôt par la réception par l’élite de la culture des masses. C’est à vous de recevoir la culture populaire et de ne pas la rejeter en bloc comme vous le faites. Ne faire aucune distinction dans Le Rap en général, mettre dans le même panier SMS et verlan, tout ceci procède d’un rejet sans nuance qui contribue au clash culturel des mondes sociaux. Si «l’élite» n’a pas assez de «hauteur» pour savoir recevoir la culture populaire et en percevoir les valeurs, si elle est incapable de faire le tri et la part des choses, alors quelle est sa valeur d’élite ? Mérite-t-elle encore ce nom ? Elle n’est plus qu’une façon de se faire du «bien» en navigant dans des univers déjà connus qui sont les siens. Elle perd toute fonction politique. Elle devient un groupe à part sans autre raison d’exister que son propre plaisir. Et je crois alors qu’elle n’a plus de légitimité à se prononcer politiquement. C’est ce dont je vous accuse aujourd’hui.

A force de vous voir affligé sur les plateaux de télévision à cause de l’état de la civilisation aujourd’hui, j’ai eu envie de vous écrire et de vous renvoyer à cette si célèbre phrase de Spinoza : «ne pas rire, ne pas pleurer, ne pas détester mais comprendre». Cesser de pleurer Monsieur Finkielkraut et essayez de comprendre. Que vous y arriviez ou non, le monde vous survivra – tentez au moins de proposer un travail plus productif que le rejet. Ce que nous reprochons aux «réactionnaires» ce n’est pas le retour à des valeurs antérieures, c’est de ne pas savoir les actualiser – alors elles sont d’autant plus obsolètes, icônes figées sous une couche de poussière. Vous voulez «réhabiliter» la littérature et la philosophie ? Il y a des gens dont il faut parler aujourd’hui : Renaud Barbaras, Quentin Meillassoux, Cédric Demangeot, Rodrigue Marquès de Souza…Plutôt que de rappeler le déclin culturel de notre civilisation, profitez de vos nombreux passages télévisuels pour parler de ces gens là. Ne conservez pas la culture d’élite pour votre émission de France Culture. Et allez chercher les perles dans les cultures d’aujourd’hui. Chaque époque a apporté ses perles littéraires, musicales, picturales…Si vous ne les voyez pas aujourd’hui, si vous ne voyez que des horreurs, il y a fort à parier que vous voyiez mal. L’élite n’a pas le droit d’être pessimiste Monsieur Finkielkraut. Elle n’a pas le temps d’être pessimiste, elle doit se consacrer à produire et valoriser. L’élite doit cultiver ce qui se fait bien aujourd’hui, et non regretter les temps anciens. Sinon, ce n’est plus l’élite de la société, c’est de la peau morte.

 

J’espère que vous m’entendrez,

 

R.C.

 

Tous droits réservés – Ma Lettre Ouverte –

ISSN  2275-3044

Lettre à François Meyronnis et Yannick Haenel

Cher François Meyronnis, cher Yannick Haenel,

Je me permets de vous écrire d’un coup puisque l’intégralité de mes reproches vous concerne tous les deux – comme si vous incarniez un symptôme, le phénomène d’une maladie de notre époque. Une des grandes espérances qui préside à la rédaction de cette lettre consiste à croire que je ne vais rien vous apprendre. Que tout ce que je vais vous dire, vous le savez déjà. Je ne peux pas croire que vous soyez sincèrement aveugles. Cet envoi vous semblera agressif et toutes les précautions que je pourrais prendre ne sauront prévenir cela totalement. Parce que c’est de l’agacement d’abord, de la déception ensuite et du dégoût pour finir qui me poussent à vous écrire aujourd’hui.

Il faut le dire d’emblée, j’ai beaucoup aimé Prélude à la délivrance, et je l’ai beaucoup aimé parce que c’est un livre qui se voulait humble – il se disait prélude et il vous présentait comme des lecteurs. Et puis j’ai lu le reste. Et ma conclusion aujourd’hui est ferme. Vous incarnez exactement tout ce que vous fustigez dans vos livres, et par la même, vous êtes le contraire de ce que vous prétendez. La phrase de réveil dont vous parlez tant reste toujours absente de vos ouvrages. Malheureusement ce n’est pas l’absence de la parole essentielle dont nous parleraient Mallarmé ou Blanchot.  C’est une absence toute factuelle : dans vos livres il n’y a que des idées, on ne trouve aucun mot. Le constat alors est grave : tous vos ouvrages ne sont qu’une mise en scène de la littérature. Vous êtes de ce côté là de la société du spectacle. François Meyronnis, vous pouvez bien vous targuez incessamment d’être un rebelle invisible et silencieux, qui ne travaille pas, que la société ne veut pas entendre, mais une telle posture perd un peu en crédibilité quand on accepte un entretien dans un magasine comme «Transfuge» avec une photo en double page pleine de mise en scène précisément – faussement dandy. Et je ne parle même pas du blog avec cette photo prise au Rosebud probablement, et de cet entretien où l’on pose son identité.

Difficile de toute façon de paraître rebelle lorsqu’on se fait publier dans la collection l’Infini et la revue elle-même, c’est-à-dire dans ce qu’il y a de plus mondain dans le milieu de l’édition aujourd’hui. Comment oser se poser en anti-social et y participer avec tant de bonne volonté ? Il y a des dizaines de maisons d’édition discrètes et peu diffusées mais qui diffusent elles, des voix qui ne trouvent pas leur place dans les réseaux d’informations qui sont les nôtres – il est là, le lieu de la révolution. Vous dîtes n’appartenir à rien, mais vous vous construisez une identité bien délimitée, pleine de références ressassées. Vous chercher à créer votre propre ensemble. Vous reproduisez un milieu littéraire avec vos proches qui n’échappe pas aux remarques que vous faîtes aux autres, puisqu’il y a là la même dynamique.

Ah bien sûr, c’était habile. Il suffisait de raconter que vous viviez des choses extraordinaires et que celles-ci étaient liées à la littérature, il suffisait de raconter que les phrases tournoyaient au-dessus de vos têtes dans des lettres de feu pour asseoir une crédibilité. On dirait de vous : ces gens-là écrivent vraiment, ils sont de la race des mystiques de la littérature. Vous seriez bien les premiers, parmi tous ceux qu’on associe à cette étiquette à avoir aussi explicitement mis en scène votre propre activité. Devrais-je paraphraser Ricardou pour vous rappeler que le roman n’est pas l’écriture d’une histoire mais l’histoire d’une écriture ? Et que cela ne saurait impliquer la narration d’une écriture ? Cette présentation de la littérature est grave et réductrice. Faire de l’écrivain celui qui se rend extatique et profondément libre et joyeux, ne croyez-vous pas que c’est nier tous les grands écrivains qui étaient profondément mélancoliques – et dont l’oeuvre elle-même était source de souffrance ? Tout ce que je vois chez vous, c’est une mise en scène constante, et sur plusieurs niveaux en plus – dois-je mentionner les innombrables vidéos qui pullulent sur internet ? L’invisibilité est loin d’être acquise croyez-moi. Autre exemple de mise en scène : dans plusieurs de vos ouvrages, Yannick Haenel, votre narrateur jette des pages dans la Seine. Quelle escroquerie ! La seule puissance possible qu’on puisse conférer à cet acte est dans l’acte lui-même et en aucun cas dans son récit a posteriori. Consigner l’événement revient à le nier complètement. Les pages ne sont plus dans la Seine, elles sont revenues dans le livre à travers la figure de celui qui les raconte – personne n’a eu le courage de les perdre définitivement.

Vous vous servez de la littérature comme d’un masque pour cacher de la mauvaise philosophie. Vous bavardez. Vous participez à l’incessant bavardage de l’universel reportage : des idées, des images, des informations, des représentations. Vous représentez l’acte d’écriture, pire vous représenter l’acte de vivre. Oui, bien entendu, vous avez lu, vous avez cette culture qui vous permet de bluffer beaucoup de monde, et plus grave encore, de dire parfois des choses justes. Pas étonnant que vous faîtes si peu de cas à la poésie contemporaine dans laquelle on trouve de véritables pulsations. Vous vous présentez comme des hommes libres, des combattants du néant, des révolutionnaires inaudibles dans notre société. Mais il n’y a rien de plus conventionnel que vous, rien de plus intégré à la société que les fausses marges qu’elle dessine pour mieux les contrôler. Il faut bien des criminels pour justifier la police. Il faut bien des faux-écrivains pour qu’on n’entende pas les vrais. L’imposture est levée messieurs. Vos livres sont plein de projets – or il n’y a aucune place pour des projets en littérature, elle ne connaît que l’inévitable cri d’une vie qui sursaute devant l’angoisse. Quand j’ai lu Prélude à la délivrance je vous enviais, aujourd’hui je vous plains. Qui peut bien se borner à répéter sans cesse qu’il se sauve et qu’il vit l’extase ? Qui peut se jouer une telle comédie ? Qui peut s’enfermer dans cette image plutôt que de creuser l’expérience, en elle-même, et sans aucune représentation, donc, sans aucune posture ? L’écrivain qui, dans son livre, dessine sa propre image, en réalité n’écrit pas. Celui qui n’a pas compris que l’écriture allait de paire avec la perte de toute image (même de soi à soi) n’a rien compris à la littérature. Et l’image, chez vous, occupe tout l’espace. C’est dans la nudité que le feu brille messieurs – vous êtes trop malins pour ignorer cela, et partant, que vous jouez la comédie. Un écrivain ne se raconte pas, un écrivain se perd et s’efface.

Vous êtes le contraire d’anonymes. Vous êtes déjà partout. Vous êtes une publicité pour le produit que vous voudriez être – ou que vous voulez paraître. Vous n’êtes pas sans-identité vous êtes l’identité de ceux qui se réclament du sans-identité. Honnêtement, je ne peux pas croire que le retournement de situation ne vous soit pas sauté au visage ! Vous ne vous êtes jamais dit qu’un «sans-identité» n’aurait pas besoin de le clamer sans cesse ? Pire, que le fait même de le clamer annulerait cette absence d’identité ?

Je crois que la prétention à la littérature est le contraire de la littérature – sa mort inévitable. Et en cela, je ne peux que conclure que vous êtes, l’un comme l’autre, le contraire d’un écrivain.

Merci de votre lecture,

J-P M.

 

Tous droits réservés – Ma Lettre Ouverte –

ISSN  2275-3044

Lettre à Stéphane Zagdanski

 

Cher Stéphane Zagdanski,

Quelle déception…Ce n’est pas que j’attendais beaucoup, disons que je commence à m’habituer à être un peu déçu, mais vous continuez d’agiter des grandes perspectives. Je ne parle pas spécialement de votre dernier ouvrage mais de manière générale. On ne peut pas nier que vos livres affichent une gigantesque ambition. Démasquer le diable, révéler le divin, explorer le néant et le traverser, plonger au coeur de la spirale du chaos, combiner Heidegger, le hassidisme, Nietzsche, Céline, Thelonious Monk : les enjeux sont grands !

Mais revenons à ma déception. Trop d’effets d’annonce développent une frustration très douloureuse. La «parole pensive» qu’il faudrait opposer à la toile des réseaux d’information, reste tristement absente de vos livres. On l’attend, impatient, et finalement, rien. Vous êtes très, très cultivé. Vous avez beaucoup d’idées, beaucoup de choses à dire. Vous analysez les dangers qui guettent le monde avec un panel d’outils intellectuels bien plus subtil et varié que la plupart de vos concurrents romanciers. Mais rappelez-vous Mallarmé à Degas : «ce n’est pas avec des idées que l’on fait des vers, c’est avec des mots». Et des mots, chez vous, je n’en trouve pas. Des «bons mots» oui, probablement. Des habiletés. Des tournures. Des phrases «choc» comme des slogans, oui, certainement. «Witty». On peut dire que vous êtes witty, sans aucun doute. Drôle donc, je ne m’y opposerai pas. Vous m’avez fait beaucoup rire, et pour cela, je vous remercie. Mais un mot, un véritable mot, vivant, respirant, mobile : j’ai cessé de chercher, j’ai perdu le courage. Osons le dire : aucune véritable magie dans votre écriture. On dit de la vraie élégance qu’elle est celle qui ne se voit pas. Je me demande s’il n’en va pas de même avec la littérature. Le vrai style disparaîtrait aussi tôt qu’il propage sa puissance. Non, je ne promeus pas des phrases simples et plates. Je ne suis pas un lecteur de Michel Houllebecq. J’aime Proust, Joyce, Mallarmé, Beckett, Céline. Mais aussi complexes et riches que peuvent être leurs phrases, on n’a jamais le sentiment, à la leur lecture, du poids de l’effort qui les soutient. Le lecteur ne sent pas, comme suspendue au dessus des pages du livre, toute la pesanteur des intentions qui le précèdent.

La grandeur des projets que vous annoncez est incompatible avec la place que vous laissez occupée par les idées, les images, les «objectifs». Vous avez pourtant l’air de l’avoir compris : il s’agit de sauver le monde en travaillant la langue. Mais ce n’est pas en exposant des idées que l’on peut y parvenir. Vos livres croulent sous les informations – les choses à dire. Ils proposent un quadrillage froid et objectivant du monde. La langue elle-même qui, on le remarque bien, se veut charnelle, est en réalité robotique, automatisée : elle se répète sans varier quand il lui faudrait s’achopper sur sa propre différence. Je crois que le danger est là, et qu’il faut le remarquer. Vos livres ressemblent comme deux gouttes d’eaux à ceux de Y. Haenel et F. Meyronnis : mêmes préoccupations, mêmes postures, mêmes promesses. Mais hélas : mêmes déceptions. Il y a des grands poètes contemporains qui sauvent le monde en sauvant la langue : Jacques Dupin, Esther Tellermann, Patrick Wateau. Ce sont eux qui accomplissent, à chaque ouvrage, vos souhaits. Ce sont eux qui tiennent vos promesses.

Ne vous cachez pas derrière le pessimisme d’un constat. Il y a d’autres façons de parler, d’autres manières de vivre. Elles sont possibles hors du ressassement perpétuel que vous vous infligez. Cela s’appelle la littérature et elle n’a pas sa place dans le contemporain. Engagez-vous vers l’inactuel, cela ne peut vous faire que du bien ! Car c’est là l’ironie : vos livres sont bien du côté du chiffre et non de la parole. Puisque votre langage est criblé d’informations, d’idées, il participe à la saisie du réel et ne diffère pas, en cela, du langage universel qu’il fustige constamment. Il faut donc faire attention. Si au lieu du péril croît aussi ce qui sauve, il se pourrait bien qu’au lieu du salut croît également le péril. Par delà la bienveillance de vos intentions, vous risquez peut-être d’être emporté dans le mouvement contraire : narcissisme exacerbé, théorisation politique, durcissement des conditions de possibilités de l’individuation. C’est dire que l’aliénation vous guette aussi. Seulement cette fois, le danger ne vient pas des autres, il vient de vous. Vous comptez vous libérer des strates de la réalité chiffrée en vous recentrant sur vous, votre parole, votre corps, votre rire, je l’ai bien compris. Mais j’ai peur que vous soyez aliéné à l’image que vous vous faites de vous même et de la liberté qui doit être la vôtre. Votre discours se répète et, partant, se rigidifie. Vous affirmez souvent et vous vous inscrivez ainsi très nettement dans une tradition apophantique – celle-là même que vous situez à la source du chaos qui aspire notre monde : dualité métaphysique et taxinomie du réel en tête des toxiques repérés. Vous affirmez et vous rapprochez sans cesse. Ceci est cela. Quand Adorno écrivait qu’Auschwitz a tué l’identité, je crois qu’il renvoyait aussi à l’impossibilité de ces rapprochements rapides entre événements. Il renvoyait à la nécessité de considérer l’unicité des événements. C’était dire : évitons la pensée par analogie. Le sens lui-même est irruption de différence au coeur de la répétition. En ce sens, votre critique de l’époque, en procédant par ces immenses assimilations historiques, pèche gravement.

J’ai parlé de déception. Parce qu’il y a tant de choses géniales dans ce que vous racontez. Votre vision du monde, dénoncer la mise en place d’un système globalisant qui aliène l’individu, la tentative d’introduire une pensée d’influence talmudique dans votre discours, voilà ce qui me plait. Mais je suis déçu, car tout cela est raconté. Je veux dire une chose toute simple Monsieur. Il ne faut pas des livres qui nous disent que nous sommes aliénés, il faut des livres qui nous libèrent. Car le simple fait de reconnaître la menace, si cela consiste tout de même en un premier pas, je vous l’accorde bien volontiers, ce n’est malgré tout pas suffisant. Talent gâché, voilà ce que j’ai envie de dire lorsque je pense à vous. Gâché par complaisance.

J’ai le sentiment que vous aimez beaucoup ce que vous dites et c’est là le plus grand danger de celui qui se veut écrivain. Vous pensez avoir «des choses à dire» sur notre temps. Mais ce n’est pas le lieu de la littérature – c’est celui d’une certaine philosophie, de la sociologie, à la rigueur, de l’essai. L’écrivain, lui, souffre d’avoir cet inexplicable besoin de parler, alors qu’il n’a précisément rien à dire. Il n’a que des questions à explorer. Vos livres sont plein de thèmes, plein de petites visions que vous avez sur le monde, plein de réponses. Il faudrait voir un peu du côté de l’aveuglement et des interrogations. Il serait là, le versant talmudique : échangez vos convictions contre des doutes ! En un mot donc : attention. Vos ambitions risquent de vous engloutir.

La voilà ma déception : vous dites tout ce qu’il faut faire, tout ce qu’on peut attendre de la littérature, mais vous n’en faites rien, et j’ai même peur que vous ne soyez pas loin de faire le contraire…

 

Bien à vous,

Jacques B.

Tous droits réservés – Ma Lettre Ouverte –

ISSN  2275-3044

 

Lettre à Toni Morrison

Chère Toni Morrison,

Il y a des jours où, la lassitude aidant – celle qui nous fait l’oeil morne et les épaules tombantes -, il devient difficile d’aller chercher en soi la force de combattre. Pour un peu, nous baisserions les bras, sombrant ainsi dans un pessimisme sombre et sans espoir. Ce monde est un tohu-bohu, qui, parfois, ne s’avère tolérable que si on l’escamote, ainsi que l’écrivait Gustave Flaubert dans une lettre à George Sand. Vos livres, madame, sont des refuges face à ce brouhaha souvent informe. Nous vivons entourés d’un flux incessant d’informations, de polémiques et de querelles que véhiculent écrans et smartphones, dont nous nous sommes affublés, pour le meilleur et souvent pour le pire. Ouvrir une de vos oeuvres, c’est faire taire un instant cette cacophonie, non que le monde cesse son tourbillon au-dessus de nos âmes, mais son flot s’en trouve alors comme remis en ordre, comme orchestré par votre prose poétique, mélodique, vibrante.

Voici quelques semaines, en France, une de ces nombreuses et pénibles controverses a eu lieu. Elle concernait l’essai au titre volontairement provocateur de l’un de nos auteurs (appelons-le RM), par ailleurs connu pour son style maîtrisé et parfois admirable, bien que selon moi légèrement enflé. Il prétend y fait l’éloge littéraire, tout en s’en défendant (l’homme est habile, voyez-vous, il ne le fait pas vraiment, en réalité), des « écrits » d’Anders Breivik qui, de sinistre mémoire, abattit quelques soixante-dix jeunes gens l’été dernier, au double prétexte de leurs opinions politiques et de la décadence de la société norvégienne. Cet éloge, au fond, aurait pu rester une anecdote de la vie littéraire française, en ceci qu’il est tellement mal écrit, que l’on peut affirmer que cette fois-ci, notre « grand écrivain » s’est fait écrivailleur. Mais le plus grave est que, sacrifiant à la promotion de sa griffonnerie, il a confessé en direct, dans un talk-show télévisé, son malaise lorsqu’il se trouve être le seul homme blanc, parfois, dans les wagons du métro parisien. Or, bien qu’étant moi-même assez peu proche de la famille de pensée qui s’émeut toujours naturellement de ce genre d’affirmations, j’ai été toutefois profondément choqué par cette assertion puérile et infamante, d’autant que l’homme se revendique « chrétien ». Je le suis aussi, mais certainement pas à la manière de cet homme-là.

Ainsi je me propose, au titre du sauvetage d’un écrivain naufragé, de lui faire parvenir une de vos oeuvres, et pourquoi pas Beloved. Il y lirait que la souffrance ressentie par un être en raison de la couleur de sa peau peut prendre la forme sublime d’un conte ensorcelant, et que, par l’entremise d’une composition magistrale – forcément inspirée -, capable de remuer la lourde pâte humaine, il est possible de mener ses lecteurs à saisir en sa profondeur la multiplicité des stigmates laissées sur de noires peaux par l’abaissement de leur pigment au rang de salissure, sans en passer par une intervention télévisée pitoyable ou un essai médiocre. Il y lirait cette littérature de l’indicible qui est la vôtre, l’expérience tragique de Sethe, forcée à l’infanticide pour ne pas être reprise alors qu’elle fuit sa condition d’esclave et qu’elle veut éviter à son enfant la souffrance de n’être plus humain. Ce souvenir funèbre hantera sans cesse sa conscience blessée, sous la forme d’images subjectives qui résonneront comme autant d’analogies du destin désastreux d’un peuple exsangue. C’est là votre génie : traduire par le langage le caractère indicible d’une douleur partagée, rendre visible l’invisible peine infligée à une mémoire collective par le truchement d’un récit mêlant réalité et abstraction, comme dans la trame fuyante et mystérieuse d’un long poème en prose. Il faudrait décrire la manière dont vous avez fait en sorte de rendre Sethe aveugle aux couleurs qui l’entourent, inscrivant ainsi cette jeune femme dans un espace à la fois clair et obscur. C’est sa souffrance, cristallisée en une perception affectée – et sans doute par correspondance celle des autres, qu’ils soient Noirs ou non -, qui est ainsi décrite. Sethe est votre manière de symboliser l’universelle destinée de tout peuple ou de tout individu un temps victime de violence, par la description crue et poétique de la vie d’un personnage coupé de son monde, et du même coup absolument ouvert à l’apparition fantasmatique des spectres d’une existence écorchée. Sethe est le symbole de la marque encore fumante d’une lettre écarlate, elle est le point focal du tragique de la condition humaine et, dans sa troublante sensibilité, elle est un peu de nos propres douleurs. Il faudrait aussi décrire la manière dont vous utilisez l’obliquité de la métaphore de l’arbre pour décrire les stigmates des tortures qui ont à jamais marqué son dos. Comment ne pas y voir une réminiscence de l’Arbre de l’Oubli ? Il y aurait tellement à écrire sur le si profond usage que vous faites du langage…

Ainsi, telle est à mon sens l’indubitable supériorité de votre écriture sur celle de RM, constamment obsédé par les racines immuables et pures d’une Terre et d’un Peuple mythiques. Une fois encore : il me semble salutaire d’opérer une critique de la modernité et de certaines formes que prend la pensée « politiquement correcte ». Il me semble vain, par exemple, de vouloir opposer à RM une littérature « pure », qu’il viendrait souiller par ses odieuses pensées, sauf à se faire monstre symétrique au monstre. Non. Tout doit pouvoir être exprimé, tout doit pouvoir être dit, pour être contredit. Interdire une parole, quelle qu’elle soit et pour intolérable qu’elle puisse paraître, c’est prendre le risque de la transformer en une vérité dissimulée, de la figer en une relique secrète, au sulfureux pouvoir d’excitation duquel l’on pourrait livrer l’impatiente soif de connaître de quelques âmes égarées. Il faut se méfier comme du venin de toute pensée à caractère politique qui manipule la dialectique du pur et l’impur. Et que l’on ne vienne pas me dire que j’exagère, RM l’a bien écrit dans son précédent pamphlet : « J’aime l’idée d’être un pur Français. Que pourrais-je être d’autre ? ». Sa fatigue du sens est celle d’un écrivain qui n’en peut plus de ne pas voir advenir un monde imaginaire, c’est aussi celle d’un auteur (un peu perdu, vous en conviendrez), qui croit dans le même temps le voir disparaître, ce pays tellement pur qu’il n’eût jamais, jusqu’à présent, et avant l’invasion barbare des gens d’autres horizons, à subir de tache sur son immaculée conception. « Nous avons, dit-il, bâti une civilisation sans les Arabes, les Africains, les Asiatiques. » Non, évidemment ! Nous ne devons pas à Averroès des commentaires d’Aristote ayant influencé  les penseurs chrétiens médiévaux ! Nous ne devons pas aux Indiens le chiffre zéro ! Nous ne devons pas à la Chine la poudre des canons de nos guerres patriotiques ! Nous ne devons pas non plus à Léopold Sédar Senghor quelques-uns des plus beaux textes de la poésie francophone !… C’est là bien assez, je crois.

La semaine dernière, mon fils, petit homme à la peau blanche, a fait sa rentrée pour sa dernière année en crèche. Son petit casier, dans lequel il range ses minuscules affaires, est entouré cette fois-ci de celui des petites Keyssa et Maymouna, petites filles à la peau noire. Il tient toujours à leur faire un bisou, le soir, quand il doit partir. Ils sont tendres et sincères, beaux comme dans une photographie d’Helen Levitt. Une sincérité que l’on trouve aussi chez la si touchante Denver, dans votre Beloved. Il est possible que le fait de se sentir menacé, un jour ou un l’autre, en son être et son essence soit une réaction psychologique naturelle. Vous faites vous-même, ce me semble, grand cas des racines culturelles de vos personnages, dans toutes leurs dimensions. Ainsi que l’écrivit la philosophe Simone Weil, « (…) pour donner il faut posséder, et nous ne possédons d’autre vie, d’autre sève, que les trésors hérités du passé et digérés, assimilés, recréés par nous. De tous les besoins de l’âme humaine, il n’y en a pas de plus vital que le passé. » Mais Simone Weil dirait aussi que l’exaltation de l’amour fort légitime pour les multiples manifestations du passé culturel d’un peuple ne saurait prendre la forme d’un essentialisme faisant de sa propre culture la matrice de la « vraie » civilisation, car cela – l’Histoire m’en est témoin -, ne peut être la source de la fierté tranquille et apaisée qui sied à ravir à ces grands sages au rang desquels je vous considère, sans doute parce qu’au fond d’eux-mêmes, ceux-ci savent aller puiser un peu de cette lumière presque merveilleuse, magique – peut-être mystique ? -, qui luit au fond de l’âme spontanément prodigue de nos très jeunes enfants.

Très respectueusement vôtre.

Sam Clancharlie

Tous droits réservés – Ma Lettre Ouverte –

ISSN  2275-3044

%d blogueurs aiment cette page :