Lettre à Eric Zemmour.

par malettreouverte

Cher Monsieur Zemmour,

Je veux bien croire que vous n’êtes pas aussi méchant que ce que tout le monde veut bien dire. Et je veux bien croire qu’il y a beaucoup de vrai dans ce que vous dîtes, mais seulement que la société médiatique d’aujourd’hui est devenue bien trop compassée et politiquement correcte pour l’entendre sans se scandaliser ridiculement. Surtout je veux bien croire que vous êtes massivement critiqué par des gens bien plus bêtes que vous. Tout cela je vous l’accorde. Seulement il y a un « mais », vous le savez déjà.

Vous n’êtes pas méchant, certes, mais je crois que vous n’êtes pas très malin non plus. Beaucoup moins bête que beaucoup de ceux que vous côtoyez quotidiennement, ça je veux bien vous l’accordez. Infiniment moins bête en tout cas que tous les invités ou presque de l’émission hebdomadaire qui vous comptait parmi ses chroniqueurs.

Mais, et je suis désolé si ça peut vous sembler rude, votre propos est bête quand même. Je veux dire que votre propos est incroyablement creux et vague. Il manque tellement de précision qu’il devient nécessairement très conventionnel. Vous utilisez des énormes concepts : « l’homme », « la femme », « le pouvoir », « les races » « la négation des races » « la liberté ». Ce sont des concepts énormes, non pas seulement en ce qu’ils engagent ce qui serait intéressant, mais énorme en ce qu’ils sont vides. Réfléchir à partir de concepts aussi larges et aussi peu fins, aussi peu précisés, aussi peu nuancés, ça ne peut mener à rien de pertinent. Un discours qui traite de « la femme » ne peut être que vide s’il n’aborde pas les processus de subjectivation, les formes de la conscience, la question de la place du langage dans la construction sociale, du désir, des mouvements de pensées, des attitudes qui traversent l’humain. Et ça, je sais bien, c’est inabordable à la télévision, c’est trop compliqué, mais alors autant ne rien dire. Il n’est pas possible d’aborder aucun des sujets que vous traitez sans que cela implique une vision globale de la société, du politique, de l’esprit, de la connaissance, des affects, de la perception, etc., ce que seuls les philosophes se donnent la peine d’essayer.

C’est tout ce que je voulais vous dire : les débats auquel j’ai pu assister dans cette émission sont vides de contenu. Il n’y a rien. Peut-être ne serait-il pas inutile de lire profondément Kant, Hegel, Carl Schmit, John Rawls, Ruwen Ogien, Habermas, Derrida, Jean-Luc Nancy, Gorgio Agamben, Toni Negri, etc., pour comprendre comme la moindre question politique requiert un discours beaucoup plus précis, beaucoup plus fin, et à quel point on est « bête » quand on la traite avec des outils aussi grossiers.

Il faut être plus prudent Monsieur Zemmour : vous ne pouvez pas affirmer toutes ces choses aussi facilement. Les sujets qui vous intéressent vous dépassent – ayez l’humilité de le reconnaître. Cessez les oppositions binaires et réductrices, et les effets rhétoriques.

Il y a un exemple manifeste de votre mauvaise foi (ou de votre ignorance). Quand vous vous «opposez» au discours sur la difficulté de la vie en banlieue en brandissant votre enfance. Enfin ! Ne savez-vous pas qu’il ne suffit pas d’être né extra-muros pour que la jeunesse soit difficile ? Clamer vos jeunes années passées à Montreuil ne constitue en rien un argument. Le Montreuil des années 60-70 n’a rien à voir avec celui d’aujourd’hui. Et le problème des banlieues tel que nous l’exposons aujourd’hui est celui des quartiers HLM et de l’exclusion qu’ils incarnent. Grandir à Drancy quand on est un jeune français dans les années 60-70, cela n’a rien à voir avec grandir à Villiers-le-Bel dans les années 90-2000. Souvenez-vous en.

Merci de votre lecture,

Mr. F.

ps : arrêtez de réduire «la déconstruction» à Mai 68 – et d’ailleurs, cessez de caricaturer cet événement dont vous ne mesurez visiblement pas les ramifications.

 

Tous droits réservés – Ma Lettre Ouverte –

ISSN  2275-3044

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