Lettre à Michel Houellebecq

par malettreouverte

      Monsieur Houellebecq,

      Oscar Wilde disait souvent qu’on a le droit de juger un homme à l’influence qu’il exerce sur ses amis. D’amitié, il n’est sans doute pas question ici. Je vous entends déjà me rétorquer, en tirant avec nonchalance sur l’une de vos cigarettes, que ce concept est empreint d’une niaiserie désuète qui n’a plus sa place dans nos sociétés férues d’individualisme et de corps à corps désincarnés. Mais si l’amitié n’est plus, il s’agit pourtant bien d’influence car voyez-vous Michel, la rentrée littéraire semble, d’un commun accord, vous avoir trouvé un successeur en la figure du jeune Aurélien Bellanger, qui nous présente, à grand renfort de métaphores religioso-cybernétiques, une Théorie de l’information follement amusante. Lui-même se revendique comme l’un de vos fervents adeptes laissant sous-entendre que vous seriez déjà obsolète. Quelle ingratitude n’est-ce pas ? Vous pensez surement qu’il s’agit encore une fois d’une manipulation de ces idiots de journalistes qui, en plus de vous ennuyer à longueur d’interview, vous forçant à boire du whisky plus que de raison, ne cessent d’inventer tout et n’importe quoi dans un déplorable conformisme bourgeois. Il est temps de sortir définitivement de votre exil irlandais, l’heure est grave et les réductions fiscales peuvent bien attendre. Car cher Michel, pouvez-vous accepter qu’un autre imposteur prenne votre place de poète rock si durement gagnée à coup de mépris de l’Occident ? Ce ne serait pas digne de vous. Il faut vous rebeller, mais pour organiser la révolte, il faut aussi savoir surprendre, changer de registre, créer des déconvenues, faire preuve d’intelligence avec l’ennemi, même si pour une fois, celui-ci ne possède pas un nom aux consonances Al-qaidesques. L’audace, pour un athée, n’est-elle pas la plus désirable forme de salut ?

Je vous ai lu Michel, je vous connais bien, j’ai navigué depuis mon adolescence entre vos domaines, vos cartes, vos îles, vos territoires et vos plateformes avec la même passion, dirait sans doute Aurélien Bellanger, qu’un amateur de jeux vidéos avide d’atteindre un nouveau niveau. J’ai lu vos errances, vos drames, vos dégouts, pour l’amour, la femme, le consommateur, la religion, l’informatique, le public, les hypermarchés, le sexe, la télévision, pour ce monde moderne qui vous écœure autant qu’il vous obsède. Vous dressez la liste de vos désillusions et de vos désenchantements avec autant d’exhaustivité et de rigueur référentielles qu’un catalogue IKEA, l’humour suédois et le supplément saumon en moins. Car voilà le problème Michel, vous n’écrivez pas, vous établissez des index de vos névroses répétant sans cesse combien elles vous font vomir. Vous vous imaginez médecin suicidaire euthanasiant une société grabataire, mais votre style transpire l’effort délibéré, obstiné, du commentateur paranoïaque et marmonnant. Le désespoir que vous prétendez connaitre n’est qu’un épuisement séminal. Vous n’avez de maudit que vos cernes et votre dos courbé qui constituent la trame de votre personnage. Vous croyez aller jusqu’au bout de vous-mêmes en répétant et déclinant des concepts sociétaux aussi usés et subversifs qu’une émission d’M6 sur les fraudes estivales.

Vous commentez inlassablement ce système égoïste et moribond qui vous a pourtant permis, dans sa grande mansuétude, d’endosser un prix Goncourt et de jolis à-valoir. On pardonne tout à ses héros dit-on. Vous sembliez heureux alors, enfoui dans votre parka militaire usée jusqu’à la corde symbole de votre fatigue et de votre abattement abyssal. Vous rêvez de lutte des classes, mais la vôtre se joue à Saint-Germain-des-Prés : Café de Flore versus Deux-Magots. Vous voulez écrire pour le peuple, celui des perdants et des abandonnés, vous vous êtes montré honteux et flou, pour qu’il s’identifie, mais ce sont les lecteurs de Télérama et de Libération qui vous encensent. Le champ lexical des sex-shops ne choque plus personne, bien au contraire, il ravit. Quelle malédiction,  Michel ! Ne savez-vous pas que les opprimés veulent de l’enchantement et de la féérie ? Ou est-donc passé votre lectorat prolétaire, celui qui vous aurait donné toute votre légitimité ? Il s’est sans doute perdu dans les volutes d’une sulfure pour bohémiens bourgeois dont la transgression prend la forme d’un Lexomil, d’une critique facile de l’Islam et d’un récit d’amour désabusé. Vous n’ignorez pas la prophétie de Karl Marx indiquant qu’on jugera de la platitude de notre bourgeoisie actuelle en prenant le calibre de ses grands esprits. Quel calibre ! Ne fuyez-pas, Michel, vous êtes un de nos grands esprits puisqu’un best-seller a toujours raison. Mais votre plume n’assassine pas l’ombre d’un mot, et votre aridité se dissout dans des particules de solitude, celle de ces frères que vous décrivez et de leur propension au malheur. Chroniqueur d’un siècle que vous haïssez, vous avez inventé, à l’aide de fausses irrévérences, la recette du roman à thèse, celui dont on débattra dans les dîners. Vos successeurs de plus en plus nombreux prouvent que vous êtes devenu une religion en littérature. Laissez-moi  pasticher Zola en disant qu’être passé à l’état de religion nécessaire est une bien triste fin pour un poète révolutionnaire qui ne peut croire en la force du divin.

Il n’est pas trop tard. Il n’est jamais trop tard pour oser devenir cet écrivain que l’on aperçoit parfois pudiquement au détour d’une de vos pages, celui qui abandonne son rôle pour rompre la cadence, et qui a l’audace de confronter son lecteur au surgissement d’un texte plutôt qu’au dépérissement de notre société. Vous avez dit un jour, que l’humour ne sauvait rien. Au contraire, Michel, il préserve de tout, même du désespoir. Voilà une belle leçon que vous pourriez donner à Aurélien Bellanger.

Dans l’attente de vous relire,

Clémence R.

Tous droits réservés – Ma Lettre Ouverte –

ISSN  2275-3044

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