Lettre à Richard Millet

par malettreouverte

Cher Richard Millet,

Je tombe sur votre intervention à Ce Soir Ou Jamais, le 7 février 2012. Je voudrais rebondir rapidement.

La première chose qui m’interpelle est celle-ci : vous passez à la télévision et vous énoncez «votre douleur». Il y a déjà quelque chose d’étonnant à faire d’un élément privé un souci public. Pourquoi faire sujet de débat, ce qui n’est exprimé ici que sous l’ordre du ressenti ? Vous n’expliquez pas quel est le problème, vous vous contentez d’esquisser une sensation. En quoi cela peut-il faire une idée, même grossière, de la situation ainsi évoquée ?

Vous n’aimez pas vous sentir le seul blanc à Châtelet le soir, dans le métro. Il est très facile de vous répondre. Il y a deux options, toutes simples, départagées par le problème de la légitimité. Soit vous n’invoquez aucune légitimité à cette douleur et dans ce cas, la solution est simple : l’idée que vous avez de votre pays (la France telle que vous la désirez) ne correspond plus à sa réalité actuelle, et je vous inviterais alors à déménager – peut-être qu’une destination scandinave correspondrait mieux à vos souhaits. Soit, comme j’ai peur de le croire, vous laissez entendre qu’il est bien compréhensible, voir légitime à certains égards de souffrir devant un tel panel coloré. Et alors je ne comprends plus. Quelle histoire faut-il convoquer pour appuyer un tel sous-entendu ? Jusqu’où peut-on remonter ? Vous liez tout cela à la question de l’identité, qui, soit dit en passant, est d’une complexité infinie. Votre identité, l’identité du pays. Faut-il que ces deux coïncident ? Et comment organiser cela ? Doit-on regretter que Proust fut homosexuel (et juif) ? Vous n’aimez pas les Mosquées. Je n’aimerais pas les Eglises si elles ne présentaient pas cet attrait esthétique évident. Parfois peut-être cela ne suffit pas – Saint-Nicolas du Chardonnet me donne la nausée et n’est pas représentative de la France et de son histoire, oserais-je croire.

La France d’aujourd’hui est-elle la fille de la France résistante ? Peut-on si facilement rayer Vichy des composants de son identité ? Être d’une «grande famille» noble, être impérialiste ou révolutionnaire – à quelle France cela vous rattache-t-il ?  La sélection historique est compliquée…

Et puis il y a ce mélange des critères : «blanc, catholique, hétérosexuel». Je ne comprends pas bien comment s’organise votre douleur, dans le métro, croisant tour à tour des noirs catholiques, des blancs musulmans ou des homosexuels «français de souche» selon votre expression. La colonisation est bien le résultat de l’histoire de France. Et l’expansion du catholicisme dans les pays d’Afrique est bien le fruit de l’Eglise. De la Gaule envahie par les Romains jusqu’à aujourd’hui, sans oublier les traces du germanisme de Charlemagne, l’invasion Arabe jusqu’à Poitiers, l’athéisme des Lumières, ou, plus récemment, l’ambiguïté identitaire de l’Alsace et de la Lorraine, il m’apparaît bien difficile de valoriser le blanc catholique hétérosexuel comme norme culturelle.

Vous vous demandez quelle est l’identité de la France ? Vous n’avez qu’à prendre votre voiture et parcourir, tranquillement, le pays. Vous serez peut-être surpris de découvrir qu’elle est multi-culturelle au sein même des blancs catholiques hétérosexuels. Car croyez moi, votre culture de parisiano-corrézien n’a rien à voir avec celle d’un pêcheur breton, qui lui-même diffère grandement d’un mineur du nord ou d’un berger auvergnat. Dois-je continuer dans les clichés ? Il reste les patois, la nourriture, l’architecture, entre mille autres choses, pour prouver que la France est une vaste combinaison baroque et improbable.

Ma question alors est simple : sur quel critère arrêter le «métissage» que vous décriez tant ?

Êtes-vous le même qu’à 20 ans ? Auriez-vous souhaité ne jamais changer ? Il est bien naïf, à mes yeux, de rêver d’une identité à soi, stable et définitive, tant au niveau individuel qu’à celui de la nation. L’homme se transforme, oui, depuis le singe jusqu’à nos jours. Je préfère une civilisation décadente et auto-destructrice, qu’une civilisation qui se fige dans une image trompeuse qu’elle se ferait d’elle-même. Dans l’auto-destruction, il reste un peu de vie, dans la contemplation narcissique, on ne trouve plus rien que du mortifère. Le voilà le danger.

Il y a quelque chose de tellement conformiste dans cette espèce de conservatisme nouveau. Depuis quelques années maintenant, il est devenu faussement subversif d’afficher un désir traditionaliste, pour ne pas dire réactionnaire. Aujourd’hui, les faux marginaux sont ceux qui s’opposent au multi-culturalisme, au métissage, et prônent d’anciennes valeurs. Ceux qui disent comme vous que l’anti-racisme est une idéologie dominante «bien pensante». Je voudrais attirer votre regard sur ce que cette position a de convenu et d’ordinaire. Elle n’a rien de brûlant. Ce n’est pas parce que la majorité des «artistes» et des «intellectuels» (en tout cas ceux que l’on désigne ainsi) sont de gauche qu’il devient subversif pour un écrivain d’être de droite. Je sais, vous l’avez dit, vous ne votez pas. Mais enfin, il faudrait être bien naïf pour croire que l’engagement politique se limite au choix d’un bulletin. Mais au-delà du convenu et du banal, ces propos démontrent une véritable ignorance de l’état de la société. On ne compte plus les études statistiques qui prouvent l’existence d’un racisme implicite (dans les réceptions de CV, les problèmes de caution pour les logements, j’en passe). Serait-ce un fond de culpabilité qui vous empêche de voir comme votre situation est dominante ? Ce n’est pas à moi d’entamer une analyse.

Votre attaque du bien-pensant est encore toute pétrie de «bien-pensance». Il n’y a absolument rien de subversif dans votre position : vous vous grisez d’une attitude qui devrait «déranger» tout en disant la vérité. Vous ne dites rien de vrai et les seules choses dérangeantes sont la grossièreté de la provocation et la faiblesse de la réflexion qui la soutient. C’est cela qu’il faut mettre en avant, et non ce qu’il y aurait «d’horrible» dans votre propos. Il n’y a rien de véritablement provoquant. Tout comme votre Eloge littéraire, récemment paru. On croirait voir un adolescent persuadé d’être un rebelle parce qu’il écrit «nique la police» sur un mur. La liberté d’expression n’est même pas en cause. Je ne comprends pas les gens qui s’insurgent devant ce que vous dites. Il ne faut pas se battre pour que vous ne puissiez pas écrire ce que vous écrivez, il ne faut pas se scandaliser, il faut simplement montrer à quel point ce que vous dites est plat, convenu et peu subtil.

Il faut dégonfler un peu monsieur Millet. Vous n’êtes pas un grand écrivain (ni grâce ni malgré vos position provocantes). Votre style est plutôt lourd et très appliqué. Vos positions d’intellectuel sont faciles et absolument pas révélatrice des maux de notre époque. Vous ne nous apprenez rien et vous osez avancer des arguments extrêmement peu réfléchis quand il existe déjà des centaines d’ouvrages sérieux sur les mêmes questions, pour nous servir un discours déjà entendu mille fois. Le manque d’originalité est peut-être votre pire défaut. C’est affligeant.

Peut-être pensez-vous gagner une crédibilité en attaquant un problème aussi vaste que celui de l’identité. Mais enfin, il faudrait probablement que vous aiguisiez vos outils. Votre point de vue manque de nuance – et tout ce qui manque de nuance flirte dangereusement avec la bêtise. Je vous conseille, sans trop d’espoir,  le Parménide de Platon, La phénoménologie de l’esprit de Hegel, Le gai savoir de Nietzsche et surtout, L’individuation psychique et collective, de Gilbert Simondon. Ces quatre ouvrages sauront, je n’en doute pas, enrichir terriblement votre réflexion sur la question.

J.R.

Tous droits réservés – Ma Lettre Ouverte –

ISSN  2275-3044

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