Lettre à Christine Angot

par malettreouverte

Chère Christine Angot,

Vous souvenez-vous de notre première fois ? C’était il y a longtemps déjà, en 1999, un autre millénaire. Un été qui s’achève sur une plage un peu trop ensoleillée pour être bretonne. En bande-originale, le refrain médicalo-acidulé de celui qui, quelques années plus tard, allait devenir votre insolite amant. Au centre de ma serviette de bain d’adolescente, traine négligemment la couverture immaculée de votre dernier opus, un de ceux dont on parle, pourvu d’un titre aussi glacial qu’évocateur : L’inceste. Drôle d’endroit pour une rencontre, mais vous savez mieux que quiconque que la modernité et la jeunesse repoussent la peur et l’ennui par le sens du décalage.

J’ai presque votre âge au moment du récit, mais mes drames sont ailleurs. Je vous dévore, médusée par l’intensité vive de ce qui deviendra un genre à succès. Des siècles que la littérature tente de raconter l’indicible, et dans cette généalogie de la souffrance, vous choisissez, avec quelques risques et ce qu’il faut de périls, le parti-pris de l’auto-fiction. Vous opposez au lecteur impuissant et complice, un  je souverain pour assister à l’exécution du monstre. Il s’agit, à plus d’un titre, de mettre en lumière votre nuit, la nuit qu’il vous impose. Qu’importe l’ouragan médiatique, les insultes, les critiques, les applaudissements, les doutes, votre tempête se joue ailleurs et votre colère est triomphante. Elle est celle de l’enfant et du désarroi féminin. Vous dites l’outrage ultime, l’absolu tabou, la blessure intime qui se conjure en s’exposant encore et encore. La chair est faible, mais la plume est ferme, sévère, sans complaisance. Certains iront même jusqu’à dire que vous tissez des mensonges, mais vous n’en avez que faire, dans auto-fiction, il y a fiction n’est-ce pas ? La douleur ne peut être régie par une grille de vérité. Vous alignez vos armes. Nous ne sommes pas dans Rohmer, la délicatesse et les sous-entendus ne sont pas votre domaine, vous nous avez prévenus : « Ma folie sera décrite à travers un déclic« . Une formule, ou peut-être un slogan, qui nous fait avancer le regard fixe, dans une avalanche de corps, d’entrées et de sorties. Ne pas s’enfuir, ne pas se détourner. Les victimes n’ont-elles pas gagné au moins le droit à la reconnaissance ? Vous déjouez la honte, les mots sont crus, ils ne racontent pas, il disent. Vous citez Hervé Guibert, et vous admirez chez lui sa simplicité nue ou peut-être sa nudité simple. Vous savez que vous survivrez car vous avez inventé un style, celui de la gêne tenace, entre fascination et malaise comme dans les photos de Nan Goldin que vous aimez tant. Vous êtes tragédienne. Des fresques antiques, vous gardez la barbarie mais vous vous dispensez de la pudeur du moi. Vous êtes Christine A. et votre vie sexuelle s’expose dans une sulfure qui ouvrira la voix à Catherine M. autant qu’à Loana.

Eté 2012. Les choses ont changé, la crise a remplacé les promesses de nirvana, mais c’est à nouveau le temps des vacances. On a pardonné vos égarements et vos pourquoi pas. La rentrée littéraire vous accueille, fière de bousculer la normalité acquise. Vous nous offrez quatre-vingts seize pages d’un encore, insupportable pour les uns, admirable pour les autres. Peut-on vous reprocher de reprendre le fil de votre mal ? Après tout, Marguerite Duras n’est pas la seule à admettre que l’on est l’auteur d’un seul sujet. Dans cette étrange semaine, il est toujours question de décliner la blessure, mais à la troisième personne cette fois, loin de ce je désormais conformiste.  Pour ma part, je ne suis plus une adolescente, à la lecture de vos pages, les méduses ont laissé place à un effroi sans peur. Vos mots sur la tempe, j’assiste à votre sinistre family-movie, dans un espace qui cesse d’être littéraire pour devenir cinématographique. Vous dites souvent que vous avez eu l’idée de ce livre en regardant la télévision, l’impulsion était la bonne puisqu’il ne reste que les images syncopées d’un zapping en mauvaise vaine.

Intérieur jour ou intérieur nuit, je ne suis plus lectrice mais spectatrice. Dans un souffle court, où les termes se font rares, vous pensez épurer la langue et nous donner l’ampleur de sa brutalité. Mais votre rythme est au service de l’apparence bien plus que du texte. Le lecteur est captif, coupable de sa curiosité maladive ou médiatique. La page se referme et confine, nous sommes victimes de la Reine Christine. Il question de percevoir l’acte plutôt que les mots. Vous avez fait le choix de décrire au lieu d’écrire en poussant à son paroxysme ce que vous aviez commencé dans L’Inceste sans saisir que cette obsession du gros-plan nous détourne. Les lecteurs n’ont pas besoin de lire l’horreur pour la voir, à part peut-être les amateurs de soft-porn. Vous nous emmenez dans cette chambre interdite, mais n’aurait-il pas été préférable que nous la trouvions tout seul ? Le lecteur-spectateur soumis à vos exigences devient votre partenaire symptôme. Est-ce ici que se joue le pacte littéraire ? Est-ce à ce prix que vous atteindrez la sérénité, que vous tuerez ce père ? Ces choses là ne se réparent jamais, mais la psychanalyse nous enseigne qu’elles se payent. Est-ce au lecteur de s’acquitter de votre dû thérapeutique en se procurant ce livre et en vous dédommageant d’une redevance auto-fictionnelle ? N’est-ce pas une métaphore filée de la prostitution que faire payer pour ce drame qui vous fonde autant qu’il vous détruit ?

Les rôles se confondent, et cette confusion des genres se répète au cœur de l’intrigue, où dites-vous, le père et la fille pourraient être de simples amants dépravés si seulement nous ne connaissions pas le ténébreux contexte. Sans L’inceste et sa sombre réussite, votre roman deviendrait donc un traité de l’excitation ordinaire, un jeu de plus pour faire couler la sève. C’est peut-être ce qui a séduit le jury du Prix Sade qui vient de sélectionner votre ouvrage louant le caractère sexuel de votre prose. La littérature n’est pas la police des mœurs, mais à moins que cette ironie vous plaise, leur avez-vous conseillé de lire sa précédente version avant de vous décerner le prix du meilleur roman érotique pour une œuvre incestueuse ?

Henry Miller disait de Sade que sa perversion était ennuyeuse. Après tout peut-être est-ce l’image que vous souhaitez que l’on conserve de cette Semaine de vacances. Mais pour le prochain été, au lieu d’une autre tragédie, d’une psychanalyse financée par vos lecteurs ou d’une auto-fiction pour jury à la fièvre déplacée, ne pourriez-vous pas mettre votre talent au profit d’une histoire d’amour ? Ecrire un véritable roman de plage, une fiction pour adolescentes bronzées, serait sans doute la façon la plus habile de prouver à ce père omniprésent que vous avez définitivement triomphé de sa nuit.

Bien à vous,

Esther F.

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ISSN  2275-3044

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