Lettre à Aurélien Bellanger

par malettreouverte

Cher Aurélien Bellanger,

Au commencement, Dieu créa la rentrée littéraire. Sous la lumière crue d’un nuage de tags, les serveurs décodèrent un nom nouveau. Et en quelques occurrences distillées par vos apôtres connectés, votre œuvre vint diffuser la révélation tant désirée prenant la forme d’une somme technologique, scrupuleusement détaillée. Un testament postmoderne prêt à éclairer nos vies de citadins nostalgiques d’un absolu désormais en faillite. Priez pour nous pauvres lecteurs, car avant vous, nous avons péché, mais notre repentance s’ornera de quelques hashtags dans une communion typographique. Car c’est ainsi, au crépuscule d’un automne iphonique que les premiers geek chrétiens sont nés.

Vous avez du mérite, cher Aurélien Bellanger, le courage d’affronter, à travers votre personnage, une existence messianique où les happy-ending se font rares. Je vous admire autant que je vous félicite. Les philosophes comme les prophètes connaissent le goût de l’altérité. Sans superstition, ni transcendance, vous nous racontez l’odyssée de Xavier Niel, double réel du fictionnel Pascal Ertanger. Villacoublay n’est pas tout à fait le mont des oliviers, mais les rues sombres de Pigalle n’ont pas besoin du soleil moyen-oriental pour présenter son lot de femmes dénudées. Si le classique religieux ne nous structure plus, nous trouverons notre salut dans un diaporama sous Powerpoint. Dans ce nouveau western, théâtre d’un monde dématérialisé, vous nous proposez un manuel pour jeunes hommes dérangés. Goliath est devenu un Cyberpunk, il dissout son ennui en consultant le Minitel rose et s’excite en murmurant la prose d’un data-center. Sous votre clavier, se dessine une saga moderne, qu’il vous plait de décrypter, celle de l’informatique et des télécom, de l’internet et de la science enfin dévoilée. Le progrès du monde virtuel se cache dans une mystique ordonnée par Jean-Marie Messier car même votre name-dropping se veut inspiré. D’une référence à l’autre, vous alternez des chapitres au savoir rigoureusement théorique. Ebahis, étourdis, vos lecteurs assistent à l’aventure en essayant de l’assimiler. Si les ingénieurs sont les évangiles d’une société en quête de réactivité, ceux-ci se dressent dans un non-style revendiqué. Vos mots sont neutres, aseptisés, transparents. Votre alphabet est blanc, tout juste ravivé de temps à autre par un apologétique peep-show. Vous craignez les fioritures, la littérature semblable à un art-floral, les récits fleuves. Même le mythique Star Wars, doit vous sembler un peu trop chargé. Il n’est pas question de lettrines ici, ni de métaphores, mais bien de codes à mémoriser. Vous n’avez qu’un objectif. Une obsession qui pourrait se résumer en un laconique tweet. Votre volonté consiste non pas à écrire, mais à informer. Dans l’une de vos interviews, vous vous interrogez : « comment faire passer des informations, les rendre compréhensibles ?« . Vous le savez grâce à Pascal Ertanger, la clé du succès, c’est d’innover tout en comprenant les apports du passé. C’est ce que vous faites avec brio. Du roman balzacien, vous retenez l’envie de dominer le monde, et en vertu des fresques houellebecquiennes, vous saisissez que c’est dans cette envie que réside le seul moteur de la sinistre classe moyenne.

Votre ambition est encyclopédique, votre écriture aussi. L’éditeur, Leo Scheer, prompt à faire vos louanges, raconte que dans vos pages, « les choses sont des personnages et, plus spectaculaire, les personnages sont des choses« . Des choses, point de corps, on ne construit pas une religion sur la chair. On collecte des informations, combien de fois faudra-t-il le répéter ? Vos cinq cents pages sont une base de données. Vous cherchez des explications et grâce à une attentive scientificité associée à une consultation compulsive de Wikipédia, vous assurez les avoir trouvées. Dans le monde contemporain, les mystères de la foi sont devenus pénétrables. Votre nouvelle sagesse se calque sur l’ancienne et se charge d’encadrer nos peurs, de nous éloigner de nos solitudes, en envoyant un signal fiable, que celui-ci provienne d’une divinité ou d’un simple clic. Vous récréez les schémas religieux, mais vous vous sentez encore plus fort, puisque vous leur conférez une vérité empirique et conceptuelle. Plus besoin de courir après le Graal, il se trouve entre les mains digitalisées de Pascal Ertanger. Vous êtes le créateur omniscient, celui qui maîtrise toutes les sphères, celui qui ne se contente pas de notre psychologie de mortels étriqués. Leo Scheer ajoute d’ailleurs que vous avez « tout compris« . Mais est-ce ainsi que fonctionne la littérature ? L’enjeu est-il celui de la compréhension ? N’est-ce pas de cette façon que vous participez vous aussi à cette ère devenue folle, celle que vous donnez l’impression, parfois, de dénoncer ? Si vos lecteurs deviennent de simples adeptes, amateurs de vulgarisation scientifique, assumez-vous de perdre votre statut d’écrivain ?

Vous avez tout compris. Je vous envie. Mais soudain, en une formule, le sémillant messie devient aussi touchant qu’un étudiant bien sage. Vous n’êtes plus écrivain, mais un thésard magnifique, celui qui n’a pas besoin d’un doctorat validé par l’Université pour assurer toute la légitimité de sa Théorie. Vous rêvez d’un roman-monde, comme je vous comprends. Mais le premier comme le second, puise sa beauté dans les énigmes qu’il suscite et non dans celles qu’il résout. Philip Roth, faisant écho à Marcel Proust, déclare que « La bêtise des hommes vient de ce qu’ils ont réponse à tout. La sagesse du roman, c’est d’avoir question à tout« . Une autre sagesse, celle de perdre, plutôt qu’informer. La littérature n’est pourtant pas l’opposé de la science. Ce sont deux disciplines, les deux facettes d’une même instance, celle de la vie qui, dans sa densité et son tumulte, nécessite, comme le font certaines religions, non pas le recours à la vérité, mais bien à l’interprétation. C’est à ce prix, celui de l’étude et du dialogue, celui de l’épreuve et non de la froide analyse, que progresse le savoir, et même les plus savantes théories. Comme l’indique l’illustre Albert Einstein, si présent dans votre livre : « la connaissance s’acquiert par l’expérience tout le reste n’est que de l’information« .

Il y eut un jour, il y eut un matin. Ni messie, ni thésard, dans votre prochaine épopée, cher Aurélien Bellanger, pour devenir romancier et découvrir que les lecteurs, eux aussi peuvent être fidèles, peut-être faudra-t-il accepter, plutôt que le désir d’informer, la puissance d’un récit qui se laisse interpréter. Vous savez, sur les hauteurs d’un mont aux oliviers, Dieu aussi raconte des histoires.

Avec mes remerciements,

Emma Z.

Tous droits réservés – Ma Lettre Ouverte –

ISSN  2275-3044

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