Lettre à Eric Naulleau

par malettreouverte

Monsieur Naulleau,

Je dois vous expliquer quelque chose. Il est trop facile de balayer d’un revers de main les accusations de «méchanceté» lancées à votre égard en expliquant que si on ne s’inscrit pas dans une logique promotionnelle, alors toute remarque est prise pour une attaque. Quand un critique n’aime pas un livre, l’auteur essaye parfois de s’en sortir avec des échappatoires rhétoriques perverses discréditant son interlocuteur : «vous ne l’avez pas lu» ; «vous êtes aigri parce que vous n’écrivez pas» ou même «vous êtes un écrivain raté et vous vous rattrapez en crachant sur tout le monde». C’est nul, on est d’accord. Mais parfois, le critique utilise des procédés semblables. Et c’est de cela que je vous accuse, entre autres. Dire à l’auteur qui n’accepte pas votre critique «qu’il ne supporte pas les remarques» ou qu’il ne peut entendre «que les compliments», c’est exactement du même ordre. De la même façon que l’auteur doit prendre considération la possibilité que le critique a lu son livre et est sincère dans sa démarche, de la même façon le critique doit envisager que sa critique tombe à côté et n’est pas si pertinente. Pour vous avoir vu à l’oeuvre, je n’ai jamais remarqué cette souplesse dans votre propos. Votre jugement semble en général assez définitif. On pourrait discuter, de manière générale, de la pertinence des arguments (remarques, compliments, reproches) à prétention objective. On ferait bien alors, de discerner une prétention d’objectivité et une prétention d’universalité. Si je ne vous crois pas assez mégalomane pour croire à une dimension universelle de votre discours, il apparaît bien, en revanche, que vous aspirez à une certaine objectivité.

Le problème, c’est que cette aspiration objective vous place sous le joug du discours apophantique, donc sous des critères dits scientifiques. On note alors deux manques énormes à votre manière de présenter vos remarques. La première, c’est que le plus souvent, vous ne respectez pas le critère de falsifiabilité. Quand on pense pouvoir affirmer quelque chose d’objectif (et, encore une fois, c’est ce que vous faites, puisque vous vous présentez en «militant activiste» de la cause littéraire), alors cette «proposition» doit pouvoir être réfutée. C’est-à-dire (et soyons explicite, je renvoie bien à K. Popper) qu’il faut que votre discours s’installe dans une position non dogmatique. Il doit y avoir moyen de confirmer ou d’infirmer votre propos. Or, c’est impossible. Car – et je viens là au deuxième manque terrible de votre discours – aucun critère fondamental n’est explicitement institué. Tout ce que vous affirmez (et qui vous permet d’instaurer une distinction entre bon/vrai livre et mauvais/faux livre) est basé sur des sables relativement mouvants. On ne connaît pas vos critères, on ne sait pas à partir de quelle «théorie» ou plus largement, «pensée» de la littérature vous vous situez. Les rares fois où vous expliquer ce que vous attendez du livre, on entend des termes aussi flous et imprécis que : «du style». Je vous défendrais de me dire que vous n’avez aucune prétention scientifique. Car de cela, vous n’êtes pas maître en réalité. Dès que vous vous installez dans une situation de débat et d’argumentation, vous êtes sujet à ce reproche d’un manque de scientificité. Votre propos est dogmatique et ne permet pas la contre-argumentation. Vous avez l’impression d’argumenter et de préciser vos reproches, je le vois bien, mais en réalité (même si vous ne serez probablement pas d’accord), je vous garantis que la totalité des débats dont j’ai pu être le témoin télévisuel entre vous et un auteur se résume, schématiquement et après abstraction des détails à : «votre livre n’est pas bon» «si, il est bon», «non, il n’est pas bon». Je passe sur le fait que vous vous abandonnez souvent à des attitudes puériles – traitant par exemple untel de «trouillard» parce qu’il ne veut pas discuter avec vous, lançant des petites vannes à l’auteur en face de vous du type «donc en fait c’est toi qui es con» (face à N. Bedos pour mémoire). On dirait malgré tout le concours de celui qui pissera le plus loin. Et ce n’est pas parce que vous avez en face de vous des gens puérils ou même mauvais que cela excuse votre attitude. Vous êtes vous déjà demandé ce que vous répondriez au type de reproche que vous faites aux autres ? Je ne dis pas, platement, «mettez vous à leur place». Non, je dis juste : comment répondre à ce que vous dites ?

Si on vous imagine faire vos reproches habituels à un «vrai écrivain» (qu’il soit mort, vivant, ou même fictif) on peine à deviner ce qu’il pourrait vous répondre, tant votre attitude est dogmatique. Imaginez un critique en face de Proust qui lui dirait : «franchement, ces phrases longues, longues, vous vous prenez pour qui ? vous essayez de faire l’original ? Mais enfin vous ne savez pas écrire. Et puis c’est beaucoup trop niais ces histoires personnelles. On n’a que faire de votre maman ! Et puis les aristocrates ? C’est ça ? vous vous adressez aux mondains de ce monde, aux gens qui font la fête, c’est ça l’idée que vous vous faites d’un roman ?». Je me demande comment il pourrait s’en sortir. Vous trouverez ça forcément caricatural, mais c’est pourtant bien le genre d’attitude que je vous ai vu avoir. Et peu importe que vous ayez «raison» tandis que dans dans mon exemple, le critique aurait tort. Ce qui compte, c’est que la critique elle-même s’impose une rigueur intellectuelle. Je ne dis pas que vous n’en êtes pas capable, ce n’est pas du tout mon problème, je dis que de fait, vous ne le proposez pas dans votre travail. Que ce soit à la télévision ou dans Le Jourde et Naulleau, qui, sous couvert de parodie comique, ne démontre en RIEN que les oeuvres concernées sont vraiment décevantes voire ridicules. Ce travail de «déconstruction» du régime promotionnel dont vous parlez sans cesse reste entièrement à faire. Comprenez bien que dire d’un livre qu’il est nul, c’est aussi peu constructif que de le promouvoir aveuglément. Le vrai travail à faire, mais il s’agit là de beaucoup de travail (et c’est évidemment incompatible avec le métier de chroniqueur télévisuel), consisterait à poser des bases théoriques et conceptuelles pour une critique qui offrirait, sinon la vérité, au moins un modèle pour aborder les livres contemporains. Quelqu’un d’intelligent devrait être capable de faire des remarques aux autres, de telle manière que ceux-ci ne se sentent pas attaqués ou agressés. Quoi qu’on en dise, vous pouvez blâmez la légendaire susceptibilité des auteurs, quand on vous accuse d’être méchant, c’est non seulement une défaite pour vous, en tant qu’individu, mais c’est une défaite pour la critique littéraire. La critique n’est jamais aussi puissante que lorsqu’elle sait révéler des choses, des problèmes, dans le travail de l’auteur. Une critique fine, précise et argumentée, sur un point spécifique de l’ouvrage, voilà ce qu’il faut viser – et je ne vois pas comment quelqu’un pourrait trouver cela méchant. Or, vous ne faites jamais ce travail, vous vous contentez de reproches très généraux et surtout, assez pré-déterminés. Soyons tout de même un peu consciencieux, et tâchons de donner des exemples à ce que je vous reproche. Dans le Jourde et Naulleau vous vous moquez de Marc Levy qui écrit «la rue était bordée d’arbres et de maisons». Loin de moi l’idée de défendre Marc Levy, mais il faut reconnaître que votre angle d’attaque est aberrant. «Imaginez une rue qui ne serait pas bordée de maisons» ? C’est cela votre idée ? Vous n’avez donc jamais mis les pieds à Paris ? Ou alors peut-être voyez-vous beaucoup de maisons border la rue de Rivoli. Ou peut-être que les buildings de Manhattan se transforment en «maisons» quand ils se trouvent dans une rue, je ne sais pas. Mais surtout, extraire un extrait pour en pointer la nullité, c’est une vraie malhonnêteté. Vous savez parfaitement que l’on peut faire ça avec n’importe qui.

Vous êtes à la télévision, chez François Busnel, Pierre Bergé à votre droite. Vous voulez démontrer que malgré tout ce que peut dire votre voisin, Sollers n’est pas (ou plus) bon. Vous lisez un passage. Conclusion : «je regrette, c’est nul!». Mais enfin Monsieur ! Que ça soit nul ou pas, peu importe, se contenter de lire et décréter que c’est nul sans être capable de dire pourquoi on l’entend ainsi, ce qu’on y voit, ce qui manque, les erreurs, c’est cela qui est nul ! C’est diablement facile et extrêmement creux, je ne peux pas croire que vous ne vous rendiez pas compte. Ce qui compte ici, ce n’est pas que vous ayez tort ou raison de penser que Sollers est nul (ou tout du moins que ce passage l’est). Ce qui est en jeu, c’est que vous ne pouvez pas, à la télévision, avancer des vérités définitives sans jamais les fonder, sans jamais rendre explicite les fondements théoriques de votre posture critique. Donc Pierre Bergé a raison : malgré le fait que les gens que vous attaquiez sont dignes de ces reproches, malgré l’immense nullité des livres dont il est question dans votre livre, non, ce n’est pas de la critique, c’est une comédie. Et c’est bien dommage pour un donneur de leçon. Je vous soupçonne de n’avoir aucune véritable base théorique. Il y a donc malgré tout une grande hypocrisie. D’abord parce que vous prétendez défendre la littérature (elle n’a besoin de personne, rassurez-vous) à la télévision – dans des émissions de faible qualité où la plupart des livres dont il est question ne peuvent de toute façon (presque) jamais trouver grâce à vos yeux – quand il faudrait, je le disais plus haut, établir un travail de fond. Ensuite, parce que derrière votre critique généralisée du système promotionnel, vous ne proposez rien d’autre, ce qui est relativement embêtant. Enfin, parce que vous ne parlez jamais de la littérature qui existe malgré tout, indépendamment de ce cirque médiatique. Vous défendez Nabe qui est un écrivain pour adulescent. Mais enfin ! Vous faîtes comme si la littérature se résumait à la rentrée littéraire, alors je comprends que vous vous insurgiez. Mais il y a autre chose, et autre chose en France car il est trop facile de rétorquer que vous trouvez votre bonheur à l’étranger. Seulement, cela se passe chez des petits éditeurs indépendants (vous savez de quoi je parle) et c’est de cela qu’il faut parler, si on en est capable.

J-P. R.  

Tous droits réservés – Ma Lettre Ouverte – ISSN  2275-3044

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