Lettre à Toni Morrison

par malettreouverte

Chère Toni Morrison,

Il y a des jours où, la lassitude aidant – celle qui nous fait l’oeil morne et les épaules tombantes -, il devient difficile d’aller chercher en soi la force de combattre. Pour un peu, nous baisserions les bras, sombrant ainsi dans un pessimisme sombre et sans espoir. Ce monde est un tohu-bohu, qui, parfois, ne s’avère tolérable que si on l’escamote, ainsi que l’écrivait Gustave Flaubert dans une lettre à George Sand. Vos livres, madame, sont des refuges face à ce brouhaha souvent informe. Nous vivons entourés d’un flux incessant d’informations, de polémiques et de querelles que véhiculent écrans et smartphones, dont nous nous sommes affublés, pour le meilleur et souvent pour le pire. Ouvrir une de vos oeuvres, c’est faire taire un instant cette cacophonie, non que le monde cesse son tourbillon au-dessus de nos âmes, mais son flot s’en trouve alors comme remis en ordre, comme orchestré par votre prose poétique, mélodique, vibrante.

Voici quelques semaines, en France, une de ces nombreuses et pénibles controverses a eu lieu. Elle concernait l’essai au titre volontairement provocateur de l’un de nos auteurs (appelons-le RM), par ailleurs connu pour son style maîtrisé et parfois admirable, bien que selon moi légèrement enflé. Il prétend y fait l’éloge littéraire, tout en s’en défendant (l’homme est habile, voyez-vous, il ne le fait pas vraiment, en réalité), des « écrits » d’Anders Breivik qui, de sinistre mémoire, abattit quelques soixante-dix jeunes gens l’été dernier, au double prétexte de leurs opinions politiques et de la décadence de la société norvégienne. Cet éloge, au fond, aurait pu rester une anecdote de la vie littéraire française, en ceci qu’il est tellement mal écrit, que l’on peut affirmer que cette fois-ci, notre « grand écrivain » s’est fait écrivailleur. Mais le plus grave est que, sacrifiant à la promotion de sa griffonnerie, il a confessé en direct, dans un talk-show télévisé, son malaise lorsqu’il se trouve être le seul homme blanc, parfois, dans les wagons du métro parisien. Or, bien qu’étant moi-même assez peu proche de la famille de pensée qui s’émeut toujours naturellement de ce genre d’affirmations, j’ai été toutefois profondément choqué par cette assertion puérile et infamante, d’autant que l’homme se revendique « chrétien ». Je le suis aussi, mais certainement pas à la manière de cet homme-là.

Ainsi je me propose, au titre du sauvetage d’un écrivain naufragé, de lui faire parvenir une de vos oeuvres, et pourquoi pas Beloved. Il y lirait que la souffrance ressentie par un être en raison de la couleur de sa peau peut prendre la forme sublime d’un conte ensorcelant, et que, par l’entremise d’une composition magistrale – forcément inspirée -, capable de remuer la lourde pâte humaine, il est possible de mener ses lecteurs à saisir en sa profondeur la multiplicité des stigmates laissées sur de noires peaux par l’abaissement de leur pigment au rang de salissure, sans en passer par une intervention télévisée pitoyable ou un essai médiocre. Il y lirait cette littérature de l’indicible qui est la vôtre, l’expérience tragique de Sethe, forcée à l’infanticide pour ne pas être reprise alors qu’elle fuit sa condition d’esclave et qu’elle veut éviter à son enfant la souffrance de n’être plus humain. Ce souvenir funèbre hantera sans cesse sa conscience blessée, sous la forme d’images subjectives qui résonneront comme autant d’analogies du destin désastreux d’un peuple exsangue. C’est là votre génie : traduire par le langage le caractère indicible d’une douleur partagée, rendre visible l’invisible peine infligée à une mémoire collective par le truchement d’un récit mêlant réalité et abstraction, comme dans la trame fuyante et mystérieuse d’un long poème en prose. Il faudrait décrire la manière dont vous avez fait en sorte de rendre Sethe aveugle aux couleurs qui l’entourent, inscrivant ainsi cette jeune femme dans un espace à la fois clair et obscur. C’est sa souffrance, cristallisée en une perception affectée – et sans doute par correspondance celle des autres, qu’ils soient Noirs ou non -, qui est ainsi décrite. Sethe est votre manière de symboliser l’universelle destinée de tout peuple ou de tout individu un temps victime de violence, par la description crue et poétique de la vie d’un personnage coupé de son monde, et du même coup absolument ouvert à l’apparition fantasmatique des spectres d’une existence écorchée. Sethe est le symbole de la marque encore fumante d’une lettre écarlate, elle est le point focal du tragique de la condition humaine et, dans sa troublante sensibilité, elle est un peu de nos propres douleurs. Il faudrait aussi décrire la manière dont vous utilisez l’obliquité de la métaphore de l’arbre pour décrire les stigmates des tortures qui ont à jamais marqué son dos. Comment ne pas y voir une réminiscence de l’Arbre de l’Oubli ? Il y aurait tellement à écrire sur le si profond usage que vous faites du langage…

Ainsi, telle est à mon sens l’indubitable supériorité de votre écriture sur celle de RM, constamment obsédé par les racines immuables et pures d’une Terre et d’un Peuple mythiques. Une fois encore : il me semble salutaire d’opérer une critique de la modernité et de certaines formes que prend la pensée « politiquement correcte ». Il me semble vain, par exemple, de vouloir opposer à RM une littérature « pure », qu’il viendrait souiller par ses odieuses pensées, sauf à se faire monstre symétrique au monstre. Non. Tout doit pouvoir être exprimé, tout doit pouvoir être dit, pour être contredit. Interdire une parole, quelle qu’elle soit et pour intolérable qu’elle puisse paraître, c’est prendre le risque de la transformer en une vérité dissimulée, de la figer en une relique secrète, au sulfureux pouvoir d’excitation duquel l’on pourrait livrer l’impatiente soif de connaître de quelques âmes égarées. Il faut se méfier comme du venin de toute pensée à caractère politique qui manipule la dialectique du pur et l’impur. Et que l’on ne vienne pas me dire que j’exagère, RM l’a bien écrit dans son précédent pamphlet : « J’aime l’idée d’être un pur Français. Que pourrais-je être d’autre ? ». Sa fatigue du sens est celle d’un écrivain qui n’en peut plus de ne pas voir advenir un monde imaginaire, c’est aussi celle d’un auteur (un peu perdu, vous en conviendrez), qui croit dans le même temps le voir disparaître, ce pays tellement pur qu’il n’eût jamais, jusqu’à présent, et avant l’invasion barbare des gens d’autres horizons, à subir de tache sur son immaculée conception. « Nous avons, dit-il, bâti une civilisation sans les Arabes, les Africains, les Asiatiques. » Non, évidemment ! Nous ne devons pas à Averroès des commentaires d’Aristote ayant influencé  les penseurs chrétiens médiévaux ! Nous ne devons pas aux Indiens le chiffre zéro ! Nous ne devons pas à la Chine la poudre des canons de nos guerres patriotiques ! Nous ne devons pas non plus à Léopold Sédar Senghor quelques-uns des plus beaux textes de la poésie francophone !… C’est là bien assez, je crois.

La semaine dernière, mon fils, petit homme à la peau blanche, a fait sa rentrée pour sa dernière année en crèche. Son petit casier, dans lequel il range ses minuscules affaires, est entouré cette fois-ci de celui des petites Keyssa et Maymouna, petites filles à la peau noire. Il tient toujours à leur faire un bisou, le soir, quand il doit partir. Ils sont tendres et sincères, beaux comme dans une photographie d’Helen Levitt. Une sincérité que l’on trouve aussi chez la si touchante Denver, dans votre Beloved. Il est possible que le fait de se sentir menacé, un jour ou un l’autre, en son être et son essence soit une réaction psychologique naturelle. Vous faites vous-même, ce me semble, grand cas des racines culturelles de vos personnages, dans toutes leurs dimensions. Ainsi que l’écrivit la philosophe Simone Weil, « (…) pour donner il faut posséder, et nous ne possédons d’autre vie, d’autre sève, que les trésors hérités du passé et digérés, assimilés, recréés par nous. De tous les besoins de l’âme humaine, il n’y en a pas de plus vital que le passé. » Mais Simone Weil dirait aussi que l’exaltation de l’amour fort légitime pour les multiples manifestations du passé culturel d’un peuple ne saurait prendre la forme d’un essentialisme faisant de sa propre culture la matrice de la « vraie » civilisation, car cela – l’Histoire m’en est témoin -, ne peut être la source de la fierté tranquille et apaisée qui sied à ravir à ces grands sages au rang desquels je vous considère, sans doute parce qu’au fond d’eux-mêmes, ceux-ci savent aller puiser un peu de cette lumière presque merveilleuse, magique – peut-être mystique ? -, qui luit au fond de l’âme spontanément prodigue de nos très jeunes enfants.

Très respectueusement vôtre.

Sam Clancharlie

Tous droits réservés – Ma Lettre Ouverte –

ISSN  2275-3044

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