Lettre à Stéphane Zagdanski

par malettreouverte

 

Cher Stéphane Zagdanski,

Quelle déception…Ce n’est pas que j’attendais beaucoup, disons que je commence à m’habituer à être un peu déçu, mais vous continuez d’agiter des grandes perspectives. Je ne parle pas spécialement de votre dernier ouvrage mais de manière générale. On ne peut pas nier que vos livres affichent une gigantesque ambition. Démasquer le diable, révéler le divin, explorer le néant et le traverser, plonger au coeur de la spirale du chaos, combiner Heidegger, le hassidisme, Nietzsche, Céline, Thelonious Monk : les enjeux sont grands !

Mais revenons à ma déception. Trop d’effets d’annonce développent une frustration très douloureuse. La «parole pensive» qu’il faudrait opposer à la toile des réseaux d’information, reste tristement absente de vos livres. On l’attend, impatient, et finalement, rien. Vous êtes très, très cultivé. Vous avez beaucoup d’idées, beaucoup de choses à dire. Vous analysez les dangers qui guettent le monde avec un panel d’outils intellectuels bien plus subtil et varié que la plupart de vos concurrents romanciers. Mais rappelez-vous Mallarmé à Degas : «ce n’est pas avec des idées que l’on fait des vers, c’est avec des mots». Et des mots, chez vous, je n’en trouve pas. Des «bons mots» oui, probablement. Des habiletés. Des tournures. Des phrases «choc» comme des slogans, oui, certainement. «Witty». On peut dire que vous êtes witty, sans aucun doute. Drôle donc, je ne m’y opposerai pas. Vous m’avez fait beaucoup rire, et pour cela, je vous remercie. Mais un mot, un véritable mot, vivant, respirant, mobile : j’ai cessé de chercher, j’ai perdu le courage. Osons le dire : aucune véritable magie dans votre écriture. On dit de la vraie élégance qu’elle est celle qui ne se voit pas. Je me demande s’il n’en va pas de même avec la littérature. Le vrai style disparaîtrait aussi tôt qu’il propage sa puissance. Non, je ne promeus pas des phrases simples et plates. Je ne suis pas un lecteur de Michel Houllebecq. J’aime Proust, Joyce, Mallarmé, Beckett, Céline. Mais aussi complexes et riches que peuvent être leurs phrases, on n’a jamais le sentiment, à la leur lecture, du poids de l’effort qui les soutient. Le lecteur ne sent pas, comme suspendue au dessus des pages du livre, toute la pesanteur des intentions qui le précèdent.

La grandeur des projets que vous annoncez est incompatible avec la place que vous laissez occupée par les idées, les images, les «objectifs». Vous avez pourtant l’air de l’avoir compris : il s’agit de sauver le monde en travaillant la langue. Mais ce n’est pas en exposant des idées que l’on peut y parvenir. Vos livres croulent sous les informations – les choses à dire. Ils proposent un quadrillage froid et objectivant du monde. La langue elle-même qui, on le remarque bien, se veut charnelle, est en réalité robotique, automatisée : elle se répète sans varier quand il lui faudrait s’achopper sur sa propre différence. Je crois que le danger est là, et qu’il faut le remarquer. Vos livres ressemblent comme deux gouttes d’eaux à ceux de Y. Haenel et F. Meyronnis : mêmes préoccupations, mêmes postures, mêmes promesses. Mais hélas : mêmes déceptions. Il y a des grands poètes contemporains qui sauvent le monde en sauvant la langue : Jacques Dupin, Esther Tellermann, Patrick Wateau. Ce sont eux qui accomplissent, à chaque ouvrage, vos souhaits. Ce sont eux qui tiennent vos promesses.

Ne vous cachez pas derrière le pessimisme d’un constat. Il y a d’autres façons de parler, d’autres manières de vivre. Elles sont possibles hors du ressassement perpétuel que vous vous infligez. Cela s’appelle la littérature et elle n’a pas sa place dans le contemporain. Engagez-vous vers l’inactuel, cela ne peut vous faire que du bien ! Car c’est là l’ironie : vos livres sont bien du côté du chiffre et non de la parole. Puisque votre langage est criblé d’informations, d’idées, il participe à la saisie du réel et ne diffère pas, en cela, du langage universel qu’il fustige constamment. Il faut donc faire attention. Si au lieu du péril croît aussi ce qui sauve, il se pourrait bien qu’au lieu du salut croît également le péril. Par delà la bienveillance de vos intentions, vous risquez peut-être d’être emporté dans le mouvement contraire : narcissisme exacerbé, théorisation politique, durcissement des conditions de possibilités de l’individuation. C’est dire que l’aliénation vous guette aussi. Seulement cette fois, le danger ne vient pas des autres, il vient de vous. Vous comptez vous libérer des strates de la réalité chiffrée en vous recentrant sur vous, votre parole, votre corps, votre rire, je l’ai bien compris. Mais j’ai peur que vous soyez aliéné à l’image que vous vous faites de vous même et de la liberté qui doit être la vôtre. Votre discours se répète et, partant, se rigidifie. Vous affirmez souvent et vous vous inscrivez ainsi très nettement dans une tradition apophantique – celle-là même que vous situez à la source du chaos qui aspire notre monde : dualité métaphysique et taxinomie du réel en tête des toxiques repérés. Vous affirmez et vous rapprochez sans cesse. Ceci est cela. Quand Adorno écrivait qu’Auschwitz a tué l’identité, je crois qu’il renvoyait aussi à l’impossibilité de ces rapprochements rapides entre événements. Il renvoyait à la nécessité de considérer l’unicité des événements. C’était dire : évitons la pensée par analogie. Le sens lui-même est irruption de différence au coeur de la répétition. En ce sens, votre critique de l’époque, en procédant par ces immenses assimilations historiques, pèche gravement.

J’ai parlé de déception. Parce qu’il y a tant de choses géniales dans ce que vous racontez. Votre vision du monde, dénoncer la mise en place d’un système globalisant qui aliène l’individu, la tentative d’introduire une pensée d’influence talmudique dans votre discours, voilà ce qui me plait. Mais je suis déçu, car tout cela est raconté. Je veux dire une chose toute simple Monsieur. Il ne faut pas des livres qui nous disent que nous sommes aliénés, il faut des livres qui nous libèrent. Car le simple fait de reconnaître la menace, si cela consiste tout de même en un premier pas, je vous l’accorde bien volontiers, ce n’est malgré tout pas suffisant. Talent gâché, voilà ce que j’ai envie de dire lorsque je pense à vous. Gâché par complaisance.

J’ai le sentiment que vous aimez beaucoup ce que vous dites et c’est là le plus grand danger de celui qui se veut écrivain. Vous pensez avoir «des choses à dire» sur notre temps. Mais ce n’est pas le lieu de la littérature – c’est celui d’une certaine philosophie, de la sociologie, à la rigueur, de l’essai. L’écrivain, lui, souffre d’avoir cet inexplicable besoin de parler, alors qu’il n’a précisément rien à dire. Il n’a que des questions à explorer. Vos livres sont plein de thèmes, plein de petites visions que vous avez sur le monde, plein de réponses. Il faudrait voir un peu du côté de l’aveuglement et des interrogations. Il serait là, le versant talmudique : échangez vos convictions contre des doutes ! En un mot donc : attention. Vos ambitions risquent de vous engloutir.

La voilà ma déception : vous dites tout ce qu’il faut faire, tout ce qu’on peut attendre de la littérature, mais vous n’en faites rien, et j’ai même peur que vous ne soyez pas loin de faire le contraire…

 

Bien à vous,

Jacques B.

Tous droits réservés – Ma Lettre Ouverte –

ISSN  2275-3044

 

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