Lettre à François Meyronnis et Yannick Haenel

par malettreouverte

Cher François Meyronnis, cher Yannick Haenel,

Je me permets de vous écrire d’un coup puisque l’intégralité de mes reproches vous concerne tous les deux – comme si vous incarniez un symptôme, le phénomène d’une maladie de notre époque. Une des grandes espérances qui préside à la rédaction de cette lettre consiste à croire que je ne vais rien vous apprendre. Que tout ce que je vais vous dire, vous le savez déjà. Je ne peux pas croire que vous soyez sincèrement aveugles. Cet envoi vous semblera agressif et toutes les précautions que je pourrais prendre ne sauront prévenir cela totalement. Parce que c’est de l’agacement d’abord, de la déception ensuite et du dégoût pour finir qui me poussent à vous écrire aujourd’hui.

Il faut le dire d’emblée, j’ai beaucoup aimé Prélude à la délivrance, et je l’ai beaucoup aimé parce que c’est un livre qui se voulait humble – il se disait prélude et il vous présentait comme des lecteurs. Et puis j’ai lu le reste. Et ma conclusion aujourd’hui est ferme. Vous incarnez exactement tout ce que vous fustigez dans vos livres, et par la même, vous êtes le contraire de ce que vous prétendez. La phrase de réveil dont vous parlez tant reste toujours absente de vos ouvrages. Malheureusement ce n’est pas l’absence de la parole essentielle dont nous parleraient Mallarmé ou Blanchot.  C’est une absence toute factuelle : dans vos livres il n’y a que des idées, on ne trouve aucun mot. Le constat alors est grave : tous vos ouvrages ne sont qu’une mise en scène de la littérature. Vous êtes de ce côté là de la société du spectacle. François Meyronnis, vous pouvez bien vous targuez incessamment d’être un rebelle invisible et silencieux, qui ne travaille pas, que la société ne veut pas entendre, mais une telle posture perd un peu en crédibilité quand on accepte un entretien dans un magasine comme «Transfuge» avec une photo en double page pleine de mise en scène précisément – faussement dandy. Et je ne parle même pas du blog avec cette photo prise au Rosebud probablement, et de cet entretien où l’on pose son identité.

Difficile de toute façon de paraître rebelle lorsqu’on se fait publier dans la collection l’Infini et la revue elle-même, c’est-à-dire dans ce qu’il y a de plus mondain dans le milieu de l’édition aujourd’hui. Comment oser se poser en anti-social et y participer avec tant de bonne volonté ? Il y a des dizaines de maisons d’édition discrètes et peu diffusées mais qui diffusent elles, des voix qui ne trouvent pas leur place dans les réseaux d’informations qui sont les nôtres – il est là, le lieu de la révolution. Vous dîtes n’appartenir à rien, mais vous vous construisez une identité bien délimitée, pleine de références ressassées. Vous chercher à créer votre propre ensemble. Vous reproduisez un milieu littéraire avec vos proches qui n’échappe pas aux remarques que vous faîtes aux autres, puisqu’il y a là la même dynamique.

Ah bien sûr, c’était habile. Il suffisait de raconter que vous viviez des choses extraordinaires et que celles-ci étaient liées à la littérature, il suffisait de raconter que les phrases tournoyaient au-dessus de vos têtes dans des lettres de feu pour asseoir une crédibilité. On dirait de vous : ces gens-là écrivent vraiment, ils sont de la race des mystiques de la littérature. Vous seriez bien les premiers, parmi tous ceux qu’on associe à cette étiquette à avoir aussi explicitement mis en scène votre propre activité. Devrais-je paraphraser Ricardou pour vous rappeler que le roman n’est pas l’écriture d’une histoire mais l’histoire d’une écriture ? Et que cela ne saurait impliquer la narration d’une écriture ? Cette présentation de la littérature est grave et réductrice. Faire de l’écrivain celui qui se rend extatique et profondément libre et joyeux, ne croyez-vous pas que c’est nier tous les grands écrivains qui étaient profondément mélancoliques – et dont l’oeuvre elle-même était source de souffrance ? Tout ce que je vois chez vous, c’est une mise en scène constante, et sur plusieurs niveaux en plus – dois-je mentionner les innombrables vidéos qui pullulent sur internet ? L’invisibilité est loin d’être acquise croyez-moi. Autre exemple de mise en scène : dans plusieurs de vos ouvrages, Yannick Haenel, votre narrateur jette des pages dans la Seine. Quelle escroquerie ! La seule puissance possible qu’on puisse conférer à cet acte est dans l’acte lui-même et en aucun cas dans son récit a posteriori. Consigner l’événement revient à le nier complètement. Les pages ne sont plus dans la Seine, elles sont revenues dans le livre à travers la figure de celui qui les raconte – personne n’a eu le courage de les perdre définitivement.

Vous vous servez de la littérature comme d’un masque pour cacher de la mauvaise philosophie. Vous bavardez. Vous participez à l’incessant bavardage de l’universel reportage : des idées, des images, des informations, des représentations. Vous représentez l’acte d’écriture, pire vous représenter l’acte de vivre. Oui, bien entendu, vous avez lu, vous avez cette culture qui vous permet de bluffer beaucoup de monde, et plus grave encore, de dire parfois des choses justes. Pas étonnant que vous faîtes si peu de cas à la poésie contemporaine dans laquelle on trouve de véritables pulsations. Vous vous présentez comme des hommes libres, des combattants du néant, des révolutionnaires inaudibles dans notre société. Mais il n’y a rien de plus conventionnel que vous, rien de plus intégré à la société que les fausses marges qu’elle dessine pour mieux les contrôler. Il faut bien des criminels pour justifier la police. Il faut bien des faux-écrivains pour qu’on n’entende pas les vrais. L’imposture est levée messieurs. Vos livres sont plein de projets – or il n’y a aucune place pour des projets en littérature, elle ne connaît que l’inévitable cri d’une vie qui sursaute devant l’angoisse. Quand j’ai lu Prélude à la délivrance je vous enviais, aujourd’hui je vous plains. Qui peut bien se borner à répéter sans cesse qu’il se sauve et qu’il vit l’extase ? Qui peut se jouer une telle comédie ? Qui peut s’enfermer dans cette image plutôt que de creuser l’expérience, en elle-même, et sans aucune représentation, donc, sans aucune posture ? L’écrivain qui, dans son livre, dessine sa propre image, en réalité n’écrit pas. Celui qui n’a pas compris que l’écriture allait de paire avec la perte de toute image (même de soi à soi) n’a rien compris à la littérature. Et l’image, chez vous, occupe tout l’espace. C’est dans la nudité que le feu brille messieurs – vous êtes trop malins pour ignorer cela, et partant, que vous jouez la comédie. Un écrivain ne se raconte pas, un écrivain se perd et s’efface.

Vous êtes le contraire d’anonymes. Vous êtes déjà partout. Vous êtes une publicité pour le produit que vous voudriez être – ou que vous voulez paraître. Vous n’êtes pas sans-identité vous êtes l’identité de ceux qui se réclament du sans-identité. Honnêtement, je ne peux pas croire que le retournement de situation ne vous soit pas sauté au visage ! Vous ne vous êtes jamais dit qu’un «sans-identité» n’aurait pas besoin de le clamer sans cesse ? Pire, que le fait même de le clamer annulerait cette absence d’identité ?

Je crois que la prétention à la littérature est le contraire de la littérature – sa mort inévitable. Et en cela, je ne peux que conclure que vous êtes, l’un comme l’autre, le contraire d’un écrivain.

Merci de votre lecture,

J-P M.

 

Tous droits réservés – Ma Lettre Ouverte –

ISSN  2275-3044

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