Lettre à Alain Finkielkraut

par malettreouverte

 

Cher Alain Finkielkraut,

 

A la découverte de votre élection, la première question qui me traversa l’esprit fut quelque peu perverse je l’avoue : qui est le plus «sali» par l’autre ? L’Académie Française est-elle entachée d’avoir élu Alain Finkielkraut au vingt-et-unième fauteuil, ou est-ce Alain Finkielkraut qui est éclaboussé par son entrée dans l’Académie Française ? En vérité, je n’ai pas mis trop de temps à choisir. Si je n’irai pas jusqu’à dire que l’Académie est bénéficiaire je crois quand même que votre image y perd beaucoup. Philippe Sollers a dit une fois : «mon image, c’est comme mon cadavre, je m’en fous». Mais s’il faudrait être bien naïf pour croire que Philippe Sollers se fout de son image, il faudrait l’être autant pour penser que vous aussi. Votre omniprésence médiatique trahit bien cette préoccupation, mais après tout, ce n’est pas le plus important.

La question que je me pose alors, c’est pourquoi vouloir intégrer l’Académie ? J’aimerais entendre quelqu’un vous la poser mais je crains que cela n’arrive pas. Pour quoi faire ? Quel est l’intérêt ? Ce ne peut être les honneurs, car enfin, vous prétendez être un penseur et un penseur ne peut donner tant d’importance à cela. Pourquoi vouloir faire partie de ce cercle ? Serait-ce pour oeuvrer politiquement ? Faire acte de résistance à la débâcle linguistique de notre monde ? Participer au dictionnaire ? Vous n’êtes pas assez naïf pour croire en l’impact de ce travail. Non vraiment, je ne comprends pas.

Par ailleurs, je souhaite vous demander quelque chose. Cessez, je vous en prie, de parler au nom de la culture. Vous n’êtes pas le défenseur des arts et de la culture, vous êtes le défenseur d’une certaine idée – conservatrice à certains égards – des arts et de la culture. Pourquoi cela change-t-il tout ? Tout simplement parce que cet implicite amalgame que vous autorisez sans cesse en ne précisant jamais à quelle «famille d’esprit» vous appartenez vous confère une position stratégique dans le débat bien plus «convaincante». En somme, je vous accuse de faire de la rhétorique. Ou plus précisément, d’user de rhétorique avec malhonnêteté.

Vous êtes le défenseur d’une vision aristocratique de la culture. Vous pouvez affirmer que vous souhaitez la diffusion du savoir, cela n’y change rien. Promouvoir les beaux-arts a toujours été promouvoir une culture élitiste. Cela ne tient pas au 21ème siècle. Proust et Webern n’ont jamais été diffusé massivement. Derrida et Bernard Noël n’ont jamais écrit de best-seller. Tout n’est pas la faute de l’ère internet. Ce que je vous reproche donc, c’est de jouer sur cette ambiguïté : promouvoir une culture d’élite sur fond d’universalisme et de défense des Droits de l’Homme. Je vous accuse de n’être pas démocrate. Si vous pensez qu’un petit groupe d’individus mieux informés doit décider de l’éducation des autres et des valeurs culturelles à promouvoir, alors vous n’êtes pas démocrate. Ce qui ne suppose pas nécessairement de mauvaises intentions, je ne franchirai pas cette limite. Si ce qui vous donne le droit de statuer sur la culture à promouvoir et la culture à éliminer est votre éducation et vos études, alors en effet il paraît difficile de ne pas penser aux craintes de Bourdieu : comment éviter une «consanguinité culturelle» ? Un entre-soi des élites qui produit, précisément, ce décalage que vous semblez tant regretter ?

Toutes les analogies ne sont pas bonnes mais je tenterai néanmoins celle-ci : le capitalisme et la volonté d’accumuler (l’argent, les biens…) conduit à un écart croissant entre des pauvres toujours plus pauvres et des riches toujours plus riches. De l’autre côté, la promotion d’une culture d’élite et d’une thésaurisation des savoirs, la valorisation des experts (celui qui en sait plus que les autres sur un sujet donné), participe de la même manière à ce déséquilibre social. L’écart se creuse. S’il y a une responsabilité elle est du côté de ceux qu’on appelle l’élite – non pas parce qu’ils seraient réellement l’élite, mais parce que la violence sociale vient d’eux, vient de leur représentation. L’image de l’expert est violente car elle est domination.

Je vous invite donc à changer de perspective : si vous souhaitez «sauver» la culture, cela ne pas passe d’abord par l’introduction en force de votre culture d’élite auprès des masses, mais bien plutôt par la réception par l’élite de la culture des masses. C’est à vous de recevoir la culture populaire et de ne pas la rejeter en bloc comme vous le faites. Ne faire aucune distinction dans Le Rap en général, mettre dans le même panier SMS et verlan, tout ceci procède d’un rejet sans nuance qui contribue au clash culturel des mondes sociaux. Si «l’élite» n’a pas assez de «hauteur» pour savoir recevoir la culture populaire et en percevoir les valeurs, si elle est incapable de faire le tri et la part des choses, alors quelle est sa valeur d’élite ? Mérite-t-elle encore ce nom ? Elle n’est plus qu’une façon de se faire du «bien» en navigant dans des univers déjà connus qui sont les siens. Elle perd toute fonction politique. Elle devient un groupe à part sans autre raison d’exister que son propre plaisir. Et je crois alors qu’elle n’a plus de légitimité à se prononcer politiquement. C’est ce dont je vous accuse aujourd’hui.

A force de vous voir affligé sur les plateaux de télévision à cause de l’état de la civilisation aujourd’hui, j’ai eu envie de vous écrire et de vous renvoyer à cette si célèbre phrase de Spinoza : «ne pas rire, ne pas pleurer, ne pas détester mais comprendre». Cesser de pleurer Monsieur Finkielkraut et essayez de comprendre. Que vous y arriviez ou non, le monde vous survivra – tentez au moins de proposer un travail plus productif que le rejet. Ce que nous reprochons aux «réactionnaires» ce n’est pas le retour à des valeurs antérieures, c’est de ne pas savoir les actualiser – alors elles sont d’autant plus obsolètes, icônes figées sous une couche de poussière. Vous voulez «réhabiliter» la littérature et la philosophie ? Il y a des gens dont il faut parler aujourd’hui : Renaud Barbaras, Quentin Meillassoux, Cédric Demangeot, Rodrigue Marquès de Souza…Plutôt que de rappeler le déclin culturel de notre civilisation, profitez de vos nombreux passages télévisuels pour parler de ces gens là. Ne conservez pas la culture d’élite pour votre émission de France Culture. Et allez chercher les perles dans les cultures d’aujourd’hui. Chaque époque a apporté ses perles littéraires, musicales, picturales…Si vous ne les voyez pas aujourd’hui, si vous ne voyez que des horreurs, il y a fort à parier que vous voyiez mal. L’élite n’a pas le droit d’être pessimiste Monsieur Finkielkraut. Elle n’a pas le temps d’être pessimiste, elle doit se consacrer à produire et valoriser. L’élite doit cultiver ce qui se fait bien aujourd’hui, et non regretter les temps anciens. Sinon, ce n’est plus l’élite de la société, c’est de la peau morte.

 

J’espère que vous m’entendrez,

 

R.C.

 

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ISSN  2275-3044

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