Lettre à Jacques Attali

par malettreouverte

Cher Jacques Attali,

Je vous propose de ne pas nous occuper du fond, mais seulement de la forme. Je suis tombé sur l’émission de Frédéric Taddeï, Ce soir ou jamais, où vous étiez invité en compagnie d’Etienne Chouard. J’ai dit que je ne parlerai pas du fond et je veux dire que je ne me prononcerai pas sur ces lourdes questions politiques. Ce qui m’a bouleversé (et je vous le dis avec sincérité, ce qui m’a ému très intensément), ce fut votre réaction, votre manière de répondre à M. Chouard. Pour le dire simplement, j’ai eu honte.

Vous souvenez-vous de la belle phrase de Spinoza que l’on trouve dans le Traité politique (I, §14) : «J’ai pris grand soin de ne pas tourner en dérision les actions humaines, de ne pas les déplorer ni les maudire, mais de les comprendre» ? Ou comme on le résume aussi : dans le champ du discours politique, ne pas rire, ne pas pleurer, mais comprendre. Ce soir là, devant M. Chouard, vous ne souhaitiez pas comprendre. Vous souhaitiez rire, railler, tourner en dérision. Ce soir là, devant M. Chouard (dont je ne défends ni n’attaque les positions que je connais trop mal), vous m’avez fait honte. Je ne peux qu’espérer que vous ayez honte aussi et que vous souffriez depuis de cette démonstration rhétorique si malhonnête. Vous rendez-vous compte du tort que vous faites à la démocratie avec une telle attitude ? Car il appartient précisément à la démocratie de garantir que les discours puissent être entendus dans leur diversité. Vous avez voulu empêcher toute considération de la proposition de M. Chouard – et ce, avec une mauvaise foi et une malhonnêteté intellectuelle terriblement toxique pour notre société. Alors quoi, la stochocratie serait une absurdité ? Voilà la manière par laquelle vous balayez le discours d’une personne qui ne partage pas votre opinion ? Que sa pensée est absurde ? C’est insultant, puéril, agressif : vous vous agitiez comme un enfant capricieux qui voudrait qu’on l’écoute encore davantage alors que cela fait déjà des années qu’il parle et est au centre des attentions – c’est contre-productif.

Vous êtes-vous dit, une seconde, que M. Chouard représentait un petit «courant» de pensée politique ? Je veux dire que, à tort ou raison, il y a des gens qui cherchent à penser le politique et qui se rangent derrière M. Chouard. Je veux donc dire que la santé de la démocratie tient précisément à ce que des gens proposent des choses, essayent de comprendre, de réparer les rouages cassés. Qu’ils aient «raison ou tort» (et selon quel point de vue ?), il est impératif de respecter l’existence de ces discours. Ce sont eux qui garantissent l’existence d’organes démocratiques – des groupes d’individus concernés par la santé politique du pays. Nous ne sommes pas dans un régime de science dure. Vous n’avez pas les moyens intellectuels de balayer d’un revers de main une proposition politique telle que celle de M. Chouard, comme un physicien pourrait le faire si on lui affirmait que la terre était plate. Vous n’en avez pas les moyens. C’est d’autant plus risible que la stochocratie (le tirage au sort donc) se trouve chez Aristote. Ou alors dans cette belle phrase de Montesquieu qu’on trouve dans L’esprit des lois  : « Le suffrage par le sort est de la nature de la démocratie. Le suffrage par le choix est de celle de l’aristocratie. Le sort est une façon d’élire qui n’afflige personne; il laisse à chaque citoyen une espérance raisonnable de servir sa patrie. » Serait-ce là folie ? Montesquieu et Aristote sont pourtant des penseurs parfaitement institutionnalisés. Quoi de plus conventionnel que les Lumières ? De toute façon, comme je voudrais le répéter, ce qui est vital, c’est que les discours et les positions soient respectés – ce que vous n’avez pas souhaité faire ce soir là. J’ai eu honte. Je me suis senti agressé politiquement, violenté. Vous auriez dû répondre, argumenter, démontrer, défendre votre position. Vous n’avez fait qu’user de rhétorique et confondre le spectateur.

Bien sûr que cela vous bouscule. Vous êtes implicitement visé par la critique de M. Chouard. On voit sans peine que vous prenez tout cela personnellement. Et on le comprend bien. Vous êtes le coeur de notre système politique actuel. L’expert qu’on appelle régulièrement pour diagnostiquer et trouver des remèdes. Mais je vous implore, M. Attali, mettez votre ego et votre orgueil de côté (les temps sont trop graves pour que ceux-ci jouent encore un rôle) et reconnaissez que votre modèle a échoué. Que toutes vos propositions sont des échecs. Les français n’ont pas à être victime de votre seul complexe égocentrique. Ne persistez pas à nous imposer un système en faillite car c’est celui que vous défendez depuis toujours et auquel vous participez (et que cela vous fait visiblement trop de mal personnel de le remettre en cause). La société va mal, de plus en plus mal. Vous avez influencé M. Mitterrand. Vous avez fait vos propositions à M. Sarkozy, puis à M. Hollande. La société va toujours mal, va toujours de plus en plus mal, malgré tout ce que vous avez tenté. Il est temps de reconnaître votre échec et de vous retirer. Non, M. Attali, vous n’êtes pas le visionnaire de notre monde que vous auriez souhaité être. Vous n’avez ni compris le monde contemporain, ni su résoudre ses problèmes. Alors de grâce, n’empêchez pas de parler ceux qui essayent de proposer autre chose, après 30 ans d’accroissement des inégalités. Nous sommes de plus en plus nombreux à douter de l’efficacité du système représentatif. Tout nous invite à ce scepticisme. Tous les gouvernements se succédant. Les affaires Woerth, Cahuzac, aujourd’hui Thévenoud (et je ne parle pas de MM. Juppé et Chirac), tout cela nous indique que le système politique actuel favorise l’accès au pouvoir de personnes malhonnêtes. Et vous osez moquer notre scepticisme en raillant la soit-disante absurdité d’une proposition politique différente ? Monsieur Attali, les députés viennent de refuser le contrôle de leurs dépenses professionnelles ! Les acteurs principaux de cette fameuse démocratie représentative refusent la transparence. Et vous voudriez nous faire croire que les responsables politiques «font ce qu’ils peuvent» ?

Monsieur, croyez-bien que si je vous écris, c’est que je vous crois responsable (parmi d’autres bien sûr) de l’état de notre monde. Et quand je vous entends réagir ainsi devant une pensée contraire à la vôtre, je vous crois coupable. Ce que vous avez fait ce soir là – nier a priori à autrui la possibilité de proposer un discours politique crédible – est d’une terrible gravité. C’est cela, en effet, qui tue notre démocratie. C’est cela qui conforte les consciences dans l’acceptation d’un système criminel qui ne cesse de favoriser les puissants et d’écraser les plus faibles. Bien sûr, le fait que vous fassiez vous-même partie des puissants ne devrait pas influencer notre analyse de votre réaction. Mais néanmoins, vous comprendrez qu’on puisse sentir une forme de malaise en vous voyant attaquer M. Chouard pour en réalité défendre le système en place auquel vous participez depuis des dizaines d’années – pourtant responsable de la situation catastrophique qui est la nôtre aujourd’hui.

A.B.

Tous droits réservés – Ma Lettre Ouverte –

ISSN  2275-3044

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