Lettre à Kheiron

par malettreouverte

Cher Kheiron,

J’ai eu le plaisir d’assister à ton spectacle il y a quelques jours au sentier des Halles. J’ai passé une bonne soirée, j’ai ri, j’étais en bonne compagnie et j’ai découvert grâce à toi de jeunes artistes que je ne connaissais pas. Je voudrais donc te remercier. Mais je voudrais aussi te parler de ces choses qui m’ont choquée, et qui m’ont empêchée à vrai dire de passer vraiment une bonne soirée, sans arrière-pensée, sans goût amer dans la bouche (oh, ça va, je vois venir ta vanne).
Je te les livre comme ça, d’accord, et on en parle ensuite ? (question purement rhétorique, comme celles que tu fais sur scène, puisque dans cette lettre ouverte, c’est moi qui décide)

« Mais j’ai tellement envie que tu te fasses violer »

« Elle est chiante ta copine, tu la sodomises pas assez »

« Vas-y fais pas ta pute »

Je t’entends déjà – j’aime bien ta voix, moins grave que ce à quoi on pourrait s’attendre – « oh, c’est bon, ce sont des expressions, des façons de parler, c’est marrant, ça veut rien dire, je ne veux pas vraiment qu’elle se fasse violer ».

Tu vas plaider au mieux la maladresse du direct, au pire, l’expression courante. Mais c’est toi qui en fait une expression courante et donc significative d’un vrai problème. Tes expressions sont un symptôme. Le symptôme d’une société qui continue à penser qu’une femme qui se fait violer, agresser, humilier, ce n’est pas « si grave ». Car bien sûr, « il n’y a pas mort d’homme ». C’est pour ça qu’il faut qu’on parle.

Dans la salle, ce soir-là,  ton public était à moitié féminin. Il y avait quoi, 120 personnes ? Donc une soixantaine de femmes. Sur ces 60 femmes, 1 sur 10 en France a été ou sera victime d’agression sexuelle, de viol. En Europe, c’est une femme sur trois déjà victime. Tu avais en face de toi plus de six nanas qui savent ce qu’est la réalité d’un viol, à qui tu disais gentiment d’aller se faire violer à nouveau. Je n’ai pas ri. Tu vas dire que c’est mon problème, que je ne suis pas obligée de rire à toutes les blagues, et tu as raison. Comme tu l’as dit à la fin de la soirée, je ne me suis pas sentie « trahie » par le rapport qualité/prix de cette soirée. Et comme tu aimes les statistiques, trois vannes ratées sur 1h45 de spectacle, soit une bonne centaine de vannes (à raison de près d’une par minute, tu me suis), ce n’est pas si mal.

Mais ce sont un peu plus que des blagues pourries. Ce ne sont pas que des expressions. « J’ai tellement envie que tu te fasses violer », tu avoueras que ce n’est pas loin d’être une incitation à la violence, au viol, de fait. Bien sûr, c’est une incitation que personne sans doute ne prend au premier degré. En revanche, c’est une banalisation. En utilisant ces mots, tu banalises une idée de la violence et du rapport aux femmes, à toutes les femmes, y compris celles qui sont venues te voir sur scène. La jeune femme qui ne veut pas exécuter devant toi une danse orientale est forcément une pute. « Vas-y, fais pas ta pute ». Celle qui te reprend dans le public « ne se fait pas assez sodomiser ». Car c’est bien connu, la sodomie rend douce et servile. Quand une de tes spectatrices rentre chez elle et se fait violer – par un inconnu, ou par son mec, en levrette ou en sodomie – tu penses à quoi ?

Est-ce que tu dirais à un mec venu t’applaudir « J’ai tellement envie que tu te fasses défoncer la gueule » ou violer, tiens d’ailleurs ? Je ne suis pas sure que ça te viendrait à l’esprit, mais quand bien même, ça te ferait rire ? Pourquoi avoir besoin d’asservir le corps des femmes pour faire rire ?

Je te pose ces questions de manière ouverte, c’est une lettre ouverte, tu l’auras compris, et tes réponses m’intéressent.

À bientôt

Claudia Samson.

Tous droits réservés – Ma Lettre Ouverte –

ISSN  2275-3044

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