Lettre au directeur marketing de Tipiak

par malettreouverte

Lettre ouverte à Guillaume Chaussepied, directeur marketing de la marque « Tipiak »

Monsieur,

Alors que je gardais deux petites filles un soir, je suis tombée sur une publicité pour votre couscous.

La voici : http://m.youtube.com/watch?v=lPt2Mf1zSjE

Le slogan de la publicité énonce, sans ambages : « pour une fois, c’est pas à nous qu’ils l’ont volé ! ». Vous imaginez bien sûr comme j’ai été gênée, à la découverte de votre spot. D’abord, dans l’absolu : comment peut-on se permettre aujourd’hui, et dans un climat aussi tendu que le nôtre, de jouer sur les ambiguïtés et les clichés culturels ? Qui plus est, ceux qui concernent les maghrébins, déjà objets d’attaques régulières, plus ou moins explicites, dans les médias… Mais surtout, en plus de cette gêne, j’ai été très mal à l’aise vis-à-vis des deux enfants dont j’étais responsable ce soir-là. J’espère qu’elles n’ont ni entendu ni compris l’affreux message véhiculé insidieusement par votre slogan.

Monsieur, je suis terriblement choquée que de telles « blagues » soient relayées dans des publicités en 2016, de plus, sur une chaîne pour enfants. Avez-vous seulement conscience de l’impact que votre communication peut avoir sur notre monde ? Ce sont des enfants qui, ensuite, à l’école, peuvent payer le prix de vos raccourcis. Des enfants qui ne sont en rien responsables des clichés qui circulent autour de leurs origines. Des individus réels, dont on sait déjà, pour en produire régulièrement des études statistiques, qu’ils peineront à trouver du travail en France ou même un entretien du seul fait des consonances de leur nom. Quelle surprise, quand on voit comme on joue avec légèreté sur l’opposition des cultures. Il y aurait donc eux d’un côté et nous de l’autre ? La bonne France traditionnelle et les maghrébins qui viennent nous voler ? Rendez-vous compte de l’impact que pourrait avoir votre « blague ». Pour un «bon mot» dont on peut d’ailleurs également discuter la finesse, vous prenez le risque d’accentuer les divisions sociales, d’attiser les craintes et de soutenir certains préjugés. Vous participez à l’écart qui se creuse entre ce qu’on appelle, à tort, les communautés.

Des remarques comme celle-ci n’ont, à mon sens, rien à faire dans des publicités. Sans s’occuper de juger l’humour (dont la richesse est ici, je pense, assez discutable), on rappellera que cette « blague » n’est pas énoncée autour d’une table entre amis mais à la télévision, récupérable et interprétable par n’importe qui.

Peut-être peut-on faire l’effort de vous accorder le bénéfice du doute. Peut-être peut-on croire à la bienveillance de vos intentions. Mais alors : quelle maladresse ! Avez-vous vraiment oublié de prendre en compte la nature de votre cible ? Cette publicité passe sur Gulli ! Avez-vous honnêtement pensé que des enfants de six, huit ou même dix ans, sauront prendre avec recul une telle phrase ? Et vous ne pouvez pas ignorez la faculté de la publicité à pénétrer l’inconscient du spectateur, puisque c’est précisément sur ce principe que son efficacité est fondée. Faites-vous de la publicité pour des produits culinaires ou pour véhiculer une idée politique ?

Encore une fois, je ne suis pas dépositaire de l’humour mais ne feignons pas d’ignorer que vos blagues peuvent avoir un impact désastreux sur des individus réels. Évitons de banaliser le racisme.

Cordialement,

E.P.M.

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