Ma lettre ouverte

Lettre à Eric Naulleau

Monsieur Naulleau,

Je dois vous expliquer quelque chose. Il est trop facile de balayer d’un revers de main les accusations de «méchanceté» lancées à votre égard en expliquant que si on ne s’inscrit pas dans une logique promotionnelle, alors toute remarque est prise pour une attaque. Quand un critique n’aime pas un livre, l’auteur essaye parfois de s’en sortir avec des échappatoires rhétoriques perverses discréditant son interlocuteur : «vous ne l’avez pas lu» ; «vous êtes aigri parce que vous n’écrivez pas» ou même «vous êtes un écrivain raté et vous vous rattrapez en crachant sur tout le monde». C’est nul, on est d’accord. Mais parfois, le critique utilise des procédés semblables. Et c’est de cela que je vous accuse, entre autres. Dire à l’auteur qui n’accepte pas votre critique «qu’il ne supporte pas les remarques» ou qu’il ne peut entendre «que les compliments», c’est exactement du même ordre. De la même façon que l’auteur doit prendre considération la possibilité que le critique a lu son livre et est sincère dans sa démarche, de la même façon le critique doit envisager que sa critique tombe à côté et n’est pas si pertinente. Pour vous avoir vu à l’oeuvre, je n’ai jamais remarqué cette souplesse dans votre propos. Votre jugement semble en général assez définitif. On pourrait discuter, de manière générale, de la pertinence des arguments (remarques, compliments, reproches) à prétention objective. On ferait bien alors, de discerner une prétention d’objectivité et une prétention d’universalité. Si je ne vous crois pas assez mégalomane pour croire à une dimension universelle de votre discours, il apparaît bien, en revanche, que vous aspirez à une certaine objectivité.

Le problème, c’est que cette aspiration objective vous place sous le joug du discours apophantique, donc sous des critères dits scientifiques. On note alors deux manques énormes à votre manière de présenter vos remarques. La première, c’est que le plus souvent, vous ne respectez pas le critère de falsifiabilité. Quand on pense pouvoir affirmer quelque chose d’objectif (et, encore une fois, c’est ce que vous faites, puisque vous vous présentez en «militant activiste» de la cause littéraire), alors cette «proposition» doit pouvoir être réfutée. C’est-à-dire (et soyons explicite, je renvoie bien à K. Popper) qu’il faut que votre discours s’installe dans une position non dogmatique. Il doit y avoir moyen de confirmer ou d’infirmer votre propos. Or, c’est impossible. Car – et je viens là au deuxième manque terrible de votre discours – aucun critère fondamental n’est explicitement institué. Tout ce que vous affirmez (et qui vous permet d’instaurer une distinction entre bon/vrai livre et mauvais/faux livre) est basé sur des sables relativement mouvants. On ne connaît pas vos critères, on ne sait pas à partir de quelle «théorie» ou plus largement, «pensée» de la littérature vous vous situez. Les rares fois où vous expliquer ce que vous attendez du livre, on entend des termes aussi flous et imprécis que : «du style». Je vous défendrais de me dire que vous n’avez aucune prétention scientifique. Car de cela, vous n’êtes pas maître en réalité. Dès que vous vous installez dans une situation de débat et d’argumentation, vous êtes sujet à ce reproche d’un manque de scientificité. Votre propos est dogmatique et ne permet pas la contre-argumentation. Vous avez l’impression d’argumenter et de préciser vos reproches, je le vois bien, mais en réalité (même si vous ne serez probablement pas d’accord), je vous garantis que la totalité des débats dont j’ai pu être le témoin télévisuel entre vous et un auteur se résume, schématiquement et après abstraction des détails à : «votre livre n’est pas bon» «si, il est bon», «non, il n’est pas bon». Je passe sur le fait que vous vous abandonnez souvent à des attitudes puériles – traitant par exemple untel de «trouillard» parce qu’il ne veut pas discuter avec vous, lançant des petites vannes à l’auteur en face de vous du type «donc en fait c’est toi qui es con» (face à N. Bedos pour mémoire). On dirait malgré tout le concours de celui qui pissera le plus loin. Et ce n’est pas parce que vous avez en face de vous des gens puérils ou même mauvais que cela excuse votre attitude. Vous êtes vous déjà demandé ce que vous répondriez au type de reproche que vous faites aux autres ? Je ne dis pas, platement, «mettez vous à leur place». Non, je dis juste : comment répondre à ce que vous dites ?

Si on vous imagine faire vos reproches habituels à un «vrai écrivain» (qu’il soit mort, vivant, ou même fictif) on peine à deviner ce qu’il pourrait vous répondre, tant votre attitude est dogmatique. Imaginez un critique en face de Proust qui lui dirait : «franchement, ces phrases longues, longues, vous vous prenez pour qui ? vous essayez de faire l’original ? Mais enfin vous ne savez pas écrire. Et puis c’est beaucoup trop niais ces histoires personnelles. On n’a que faire de votre maman ! Et puis les aristocrates ? C’est ça ? vous vous adressez aux mondains de ce monde, aux gens qui font la fête, c’est ça l’idée que vous vous faites d’un roman ?». Je me demande comment il pourrait s’en sortir. Vous trouverez ça forcément caricatural, mais c’est pourtant bien le genre d’attitude que je vous ai vu avoir. Et peu importe que vous ayez «raison» tandis que dans dans mon exemple, le critique aurait tort. Ce qui compte, c’est que la critique elle-même s’impose une rigueur intellectuelle. Je ne dis pas que vous n’en êtes pas capable, ce n’est pas du tout mon problème, je dis que de fait, vous ne le proposez pas dans votre travail. Que ce soit à la télévision ou dans Le Jourde et Naulleau, qui, sous couvert de parodie comique, ne démontre en RIEN que les oeuvres concernées sont vraiment décevantes voire ridicules. Ce travail de «déconstruction» du régime promotionnel dont vous parlez sans cesse reste entièrement à faire. Comprenez bien que dire d’un livre qu’il est nul, c’est aussi peu constructif que de le promouvoir aveuglément. Le vrai travail à faire, mais il s’agit là de beaucoup de travail (et c’est évidemment incompatible avec le métier de chroniqueur télévisuel), consisterait à poser des bases théoriques et conceptuelles pour une critique qui offrirait, sinon la vérité, au moins un modèle pour aborder les livres contemporains. Quelqu’un d’intelligent devrait être capable de faire des remarques aux autres, de telle manière que ceux-ci ne se sentent pas attaqués ou agressés. Quoi qu’on en dise, vous pouvez blâmez la légendaire susceptibilité des auteurs, quand on vous accuse d’être méchant, c’est non seulement une défaite pour vous, en tant qu’individu, mais c’est une défaite pour la critique littéraire. La critique n’est jamais aussi puissante que lorsqu’elle sait révéler des choses, des problèmes, dans le travail de l’auteur. Une critique fine, précise et argumentée, sur un point spécifique de l’ouvrage, voilà ce qu’il faut viser – et je ne vois pas comment quelqu’un pourrait trouver cela méchant. Or, vous ne faites jamais ce travail, vous vous contentez de reproches très généraux et surtout, assez pré-déterminés. Soyons tout de même un peu consciencieux, et tâchons de donner des exemples à ce que je vous reproche. Dans le Jourde et Naulleau vous vous moquez de Marc Levy qui écrit «la rue était bordée d’arbres et de maisons». Loin de moi l’idée de défendre Marc Levy, mais il faut reconnaître que votre angle d’attaque est aberrant. «Imaginez une rue qui ne serait pas bordée de maisons» ? C’est cela votre idée ? Vous n’avez donc jamais mis les pieds à Paris ? Ou alors peut-être voyez-vous beaucoup de maisons border la rue de Rivoli. Ou peut-être que les buildings de Manhattan se transforment en «maisons» quand ils se trouvent dans une rue, je ne sais pas. Mais surtout, extraire un extrait pour en pointer la nullité, c’est une vraie malhonnêteté. Vous savez parfaitement que l’on peut faire ça avec n’importe qui.

Vous êtes à la télévision, chez François Busnel, Pierre Bergé à votre droite. Vous voulez démontrer que malgré tout ce que peut dire votre voisin, Sollers n’est pas (ou plus) bon. Vous lisez un passage. Conclusion : «je regrette, c’est nul!». Mais enfin Monsieur ! Que ça soit nul ou pas, peu importe, se contenter de lire et décréter que c’est nul sans être capable de dire pourquoi on l’entend ainsi, ce qu’on y voit, ce qui manque, les erreurs, c’est cela qui est nul ! C’est diablement facile et extrêmement creux, je ne peux pas croire que vous ne vous rendiez pas compte. Ce qui compte ici, ce n’est pas que vous ayez tort ou raison de penser que Sollers est nul (ou tout du moins que ce passage l’est). Ce qui est en jeu, c’est que vous ne pouvez pas, à la télévision, avancer des vérités définitives sans jamais les fonder, sans jamais rendre explicite les fondements théoriques de votre posture critique. Donc Pierre Bergé a raison : malgré le fait que les gens que vous attaquiez sont dignes de ces reproches, malgré l’immense nullité des livres dont il est question dans votre livre, non, ce n’est pas de la critique, c’est une comédie. Et c’est bien dommage pour un donneur de leçon. Je vous soupçonne de n’avoir aucune véritable base théorique. Il y a donc malgré tout une grande hypocrisie. D’abord parce que vous prétendez défendre la littérature (elle n’a besoin de personne, rassurez-vous) à la télévision – dans des émissions de faible qualité où la plupart des livres dont il est question ne peuvent de toute façon (presque) jamais trouver grâce à vos yeux – quand il faudrait, je le disais plus haut, établir un travail de fond. Ensuite, parce que derrière votre critique généralisée du système promotionnel, vous ne proposez rien d’autre, ce qui est relativement embêtant. Enfin, parce que vous ne parlez jamais de la littérature qui existe malgré tout, indépendamment de ce cirque médiatique. Vous défendez Nabe qui est un écrivain pour adulescent. Mais enfin ! Vous faîtes comme si la littérature se résumait à la rentrée littéraire, alors je comprends que vous vous insurgiez. Mais il y a autre chose, et autre chose en France car il est trop facile de rétorquer que vous trouvez votre bonheur à l’étranger. Seulement, cela se passe chez des petits éditeurs indépendants (vous savez de quoi je parle) et c’est de cela qu’il faut parler, si on en est capable.

J-P. R.  

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Lettre à Aurélien Bellanger

Cher Aurélien Bellanger,

Au commencement, Dieu créa la rentrée littéraire. Sous la lumière crue d’un nuage de tags, les serveurs décodèrent un nom nouveau. Et en quelques occurrences distillées par vos apôtres connectés, votre œuvre vint diffuser la révélation tant désirée prenant la forme d’une somme technologique, scrupuleusement détaillée. Un testament postmoderne prêt à éclairer nos vies de citadins nostalgiques d’un absolu désormais en faillite. Priez pour nous pauvres lecteurs, car avant vous, nous avons péché, mais notre repentance s’ornera de quelques hashtags dans une communion typographique. Car c’est ainsi, au crépuscule d’un automne iphonique que les premiers geek chrétiens sont nés.

Vous avez du mérite, cher Aurélien Bellanger, le courage d’affronter, à travers votre personnage, une existence messianique où les happy-ending se font rares. Je vous admire autant que je vous félicite. Les philosophes comme les prophètes connaissent le goût de l’altérité. Sans superstition, ni transcendance, vous nous racontez l’odyssée de Xavier Niel, double réel du fictionnel Pascal Ertanger. Villacoublay n’est pas tout à fait le mont des oliviers, mais les rues sombres de Pigalle n’ont pas besoin du soleil moyen-oriental pour présenter son lot de femmes dénudées. Si le classique religieux ne nous structure plus, nous trouverons notre salut dans un diaporama sous Powerpoint. Dans ce nouveau western, théâtre d’un monde dématérialisé, vous nous proposez un manuel pour jeunes hommes dérangés. Goliath est devenu un Cyberpunk, il dissout son ennui en consultant le Minitel rose et s’excite en murmurant la prose d’un data-center. Sous votre clavier, se dessine une saga moderne, qu’il vous plait de décrypter, celle de l’informatique et des télécom, de l’internet et de la science enfin dévoilée. Le progrès du monde virtuel se cache dans une mystique ordonnée par Jean-Marie Messier car même votre name-dropping se veut inspiré. D’une référence à l’autre, vous alternez des chapitres au savoir rigoureusement théorique. Ebahis, étourdis, vos lecteurs assistent à l’aventure en essayant de l’assimiler. Si les ingénieurs sont les évangiles d’une société en quête de réactivité, ceux-ci se dressent dans un non-style revendiqué. Vos mots sont neutres, aseptisés, transparents. Votre alphabet est blanc, tout juste ravivé de temps à autre par un apologétique peep-show. Vous craignez les fioritures, la littérature semblable à un art-floral, les récits fleuves. Même le mythique Star Wars, doit vous sembler un peu trop chargé. Il n’est pas question de lettrines ici, ni de métaphores, mais bien de codes à mémoriser. Vous n’avez qu’un objectif. Une obsession qui pourrait se résumer en un laconique tweet. Votre volonté consiste non pas à écrire, mais à informer. Dans l’une de vos interviews, vous vous interrogez : « comment faire passer des informations, les rendre compréhensibles ?« . Vous le savez grâce à Pascal Ertanger, la clé du succès, c’est d’innover tout en comprenant les apports du passé. C’est ce que vous faites avec brio. Du roman balzacien, vous retenez l’envie de dominer le monde, et en vertu des fresques houellebecquiennes, vous saisissez que c’est dans cette envie que réside le seul moteur de la sinistre classe moyenne.

Votre ambition est encyclopédique, votre écriture aussi. L’éditeur, Leo Scheer, prompt à faire vos louanges, raconte que dans vos pages, « les choses sont des personnages et, plus spectaculaire, les personnages sont des choses« . Des choses, point de corps, on ne construit pas une religion sur la chair. On collecte des informations, combien de fois faudra-t-il le répéter ? Vos cinq cents pages sont une base de données. Vous cherchez des explications et grâce à une attentive scientificité associée à une consultation compulsive de Wikipédia, vous assurez les avoir trouvées. Dans le monde contemporain, les mystères de la foi sont devenus pénétrables. Votre nouvelle sagesse se calque sur l’ancienne et se charge d’encadrer nos peurs, de nous éloigner de nos solitudes, en envoyant un signal fiable, que celui-ci provienne d’une divinité ou d’un simple clic. Vous récréez les schémas religieux, mais vous vous sentez encore plus fort, puisque vous leur conférez une vérité empirique et conceptuelle. Plus besoin de courir après le Graal, il se trouve entre les mains digitalisées de Pascal Ertanger. Vous êtes le créateur omniscient, celui qui maîtrise toutes les sphères, celui qui ne se contente pas de notre psychologie de mortels étriqués. Leo Scheer ajoute d’ailleurs que vous avez « tout compris« . Mais est-ce ainsi que fonctionne la littérature ? L’enjeu est-il celui de la compréhension ? N’est-ce pas de cette façon que vous participez vous aussi à cette ère devenue folle, celle que vous donnez l’impression, parfois, de dénoncer ? Si vos lecteurs deviennent de simples adeptes, amateurs de vulgarisation scientifique, assumez-vous de perdre votre statut d’écrivain ?

Vous avez tout compris. Je vous envie. Mais soudain, en une formule, le sémillant messie devient aussi touchant qu’un étudiant bien sage. Vous n’êtes plus écrivain, mais un thésard magnifique, celui qui n’a pas besoin d’un doctorat validé par l’Université pour assurer toute la légitimité de sa Théorie. Vous rêvez d’un roman-monde, comme je vous comprends. Mais le premier comme le second, puise sa beauté dans les énigmes qu’il suscite et non dans celles qu’il résout. Philip Roth, faisant écho à Marcel Proust, déclare que « La bêtise des hommes vient de ce qu’ils ont réponse à tout. La sagesse du roman, c’est d’avoir question à tout« . Une autre sagesse, celle de perdre, plutôt qu’informer. La littérature n’est pourtant pas l’opposé de la science. Ce sont deux disciplines, les deux facettes d’une même instance, celle de la vie qui, dans sa densité et son tumulte, nécessite, comme le font certaines religions, non pas le recours à la vérité, mais bien à l’interprétation. C’est à ce prix, celui de l’étude et du dialogue, celui de l’épreuve et non de la froide analyse, que progresse le savoir, et même les plus savantes théories. Comme l’indique l’illustre Albert Einstein, si présent dans votre livre : « la connaissance s’acquiert par l’expérience tout le reste n’est que de l’information« .

Il y eut un jour, il y eut un matin. Ni messie, ni thésard, dans votre prochaine épopée, cher Aurélien Bellanger, pour devenir romancier et découvrir que les lecteurs, eux aussi peuvent être fidèles, peut-être faudra-t-il accepter, plutôt que le désir d’informer, la puissance d’un récit qui se laisse interpréter. Vous savez, sur les hauteurs d’un mont aux oliviers, Dieu aussi raconte des histoires.

Avec mes remerciements,

Emma Z.

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Lettre à Christine Angot

Chère Christine Angot,

Vous souvenez-vous de notre première fois ? C’était il y a longtemps déjà, en 1999, un autre millénaire. Un été qui s’achève sur une plage un peu trop ensoleillée pour être bretonne. En bande-originale, le refrain médicalo-acidulé de celui qui, quelques années plus tard, allait devenir votre insolite amant. Au centre de ma serviette de bain d’adolescente, traine négligemment la couverture immaculée de votre dernier opus, un de ceux dont on parle, pourvu d’un titre aussi glacial qu’évocateur : L’inceste. Drôle d’endroit pour une rencontre, mais vous savez mieux que quiconque que la modernité et la jeunesse repoussent la peur et l’ennui par le sens du décalage.

J’ai presque votre âge au moment du récit, mais mes drames sont ailleurs. Je vous dévore, médusée par l’intensité vive de ce qui deviendra un genre à succès. Des siècles que la littérature tente de raconter l’indicible, et dans cette généalogie de la souffrance, vous choisissez, avec quelques risques et ce qu’il faut de périls, le parti-pris de l’auto-fiction. Vous opposez au lecteur impuissant et complice, un  je souverain pour assister à l’exécution du monstre. Il s’agit, à plus d’un titre, de mettre en lumière votre nuit, la nuit qu’il vous impose. Qu’importe l’ouragan médiatique, les insultes, les critiques, les applaudissements, les doutes, votre tempête se joue ailleurs et votre colère est triomphante. Elle est celle de l’enfant et du désarroi féminin. Vous dites l’outrage ultime, l’absolu tabou, la blessure intime qui se conjure en s’exposant encore et encore. La chair est faible, mais la plume est ferme, sévère, sans complaisance. Certains iront même jusqu’à dire que vous tissez des mensonges, mais vous n’en avez que faire, dans auto-fiction, il y a fiction n’est-ce pas ? La douleur ne peut être régie par une grille de vérité. Vous alignez vos armes. Nous ne sommes pas dans Rohmer, la délicatesse et les sous-entendus ne sont pas votre domaine, vous nous avez prévenus : « Ma folie sera décrite à travers un déclic« . Une formule, ou peut-être un slogan, qui nous fait avancer le regard fixe, dans une avalanche de corps, d’entrées et de sorties. Ne pas s’enfuir, ne pas se détourner. Les victimes n’ont-elles pas gagné au moins le droit à la reconnaissance ? Vous déjouez la honte, les mots sont crus, ils ne racontent pas, il disent. Vous citez Hervé Guibert, et vous admirez chez lui sa simplicité nue ou peut-être sa nudité simple. Vous savez que vous survivrez car vous avez inventé un style, celui de la gêne tenace, entre fascination et malaise comme dans les photos de Nan Goldin que vous aimez tant. Vous êtes tragédienne. Des fresques antiques, vous gardez la barbarie mais vous vous dispensez de la pudeur du moi. Vous êtes Christine A. et votre vie sexuelle s’expose dans une sulfure qui ouvrira la voix à Catherine M. autant qu’à Loana.

Eté 2012. Les choses ont changé, la crise a remplacé les promesses de nirvana, mais c’est à nouveau le temps des vacances. On a pardonné vos égarements et vos pourquoi pas. La rentrée littéraire vous accueille, fière de bousculer la normalité acquise. Vous nous offrez quatre-vingts seize pages d’un encore, insupportable pour les uns, admirable pour les autres. Peut-on vous reprocher de reprendre le fil de votre mal ? Après tout, Marguerite Duras n’est pas la seule à admettre que l’on est l’auteur d’un seul sujet. Dans cette étrange semaine, il est toujours question de décliner la blessure, mais à la troisième personne cette fois, loin de ce je désormais conformiste.  Pour ma part, je ne suis plus une adolescente, à la lecture de vos pages, les méduses ont laissé place à un effroi sans peur. Vos mots sur la tempe, j’assiste à votre sinistre family-movie, dans un espace qui cesse d’être littéraire pour devenir cinématographique. Vous dites souvent que vous avez eu l’idée de ce livre en regardant la télévision, l’impulsion était la bonne puisqu’il ne reste que les images syncopées d’un zapping en mauvaise vaine.

Intérieur jour ou intérieur nuit, je ne suis plus lectrice mais spectatrice. Dans un souffle court, où les termes se font rares, vous pensez épurer la langue et nous donner l’ampleur de sa brutalité. Mais votre rythme est au service de l’apparence bien plus que du texte. Le lecteur est captif, coupable de sa curiosité maladive ou médiatique. La page se referme et confine, nous sommes victimes de la Reine Christine. Il question de percevoir l’acte plutôt que les mots. Vous avez fait le choix de décrire au lieu d’écrire en poussant à son paroxysme ce que vous aviez commencé dans L’Inceste sans saisir que cette obsession du gros-plan nous détourne. Les lecteurs n’ont pas besoin de lire l’horreur pour la voir, à part peut-être les amateurs de soft-porn. Vous nous emmenez dans cette chambre interdite, mais n’aurait-il pas été préférable que nous la trouvions tout seul ? Le lecteur-spectateur soumis à vos exigences devient votre partenaire symptôme. Est-ce ici que se joue le pacte littéraire ? Est-ce à ce prix que vous atteindrez la sérénité, que vous tuerez ce père ? Ces choses là ne se réparent jamais, mais la psychanalyse nous enseigne qu’elles se payent. Est-ce au lecteur de s’acquitter de votre dû thérapeutique en se procurant ce livre et en vous dédommageant d’une redevance auto-fictionnelle ? N’est-ce pas une métaphore filée de la prostitution que faire payer pour ce drame qui vous fonde autant qu’il vous détruit ?

Les rôles se confondent, et cette confusion des genres se répète au cœur de l’intrigue, où dites-vous, le père et la fille pourraient être de simples amants dépravés si seulement nous ne connaissions pas le ténébreux contexte. Sans L’inceste et sa sombre réussite, votre roman deviendrait donc un traité de l’excitation ordinaire, un jeu de plus pour faire couler la sève. C’est peut-être ce qui a séduit le jury du Prix Sade qui vient de sélectionner votre ouvrage louant le caractère sexuel de votre prose. La littérature n’est pas la police des mœurs, mais à moins que cette ironie vous plaise, leur avez-vous conseillé de lire sa précédente version avant de vous décerner le prix du meilleur roman érotique pour une œuvre incestueuse ?

Henry Miller disait de Sade que sa perversion était ennuyeuse. Après tout peut-être est-ce l’image que vous souhaitez que l’on conserve de cette Semaine de vacances. Mais pour le prochain été, au lieu d’une autre tragédie, d’une psychanalyse financée par vos lecteurs ou d’une auto-fiction pour jury à la fièvre déplacée, ne pourriez-vous pas mettre votre talent au profit d’une histoire d’amour ? Ecrire un véritable roman de plage, une fiction pour adolescentes bronzées, serait sans doute la façon la plus habile de prouver à ce père omniprésent que vous avez définitivement triomphé de sa nuit.

Bien à vous,

Esther F.

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Lettre à Richard Millet

Cher Richard Millet,

Je tombe sur votre intervention à Ce Soir Ou Jamais, le 7 février 2012. Je voudrais rebondir rapidement.

La première chose qui m’interpelle est celle-ci : vous passez à la télévision et vous énoncez «votre douleur». Il y a déjà quelque chose d’étonnant à faire d’un élément privé un souci public. Pourquoi faire sujet de débat, ce qui n’est exprimé ici que sous l’ordre du ressenti ? Vous n’expliquez pas quel est le problème, vous vous contentez d’esquisser une sensation. En quoi cela peut-il faire une idée, même grossière, de la situation ainsi évoquée ?

Vous n’aimez pas vous sentir le seul blanc à Châtelet le soir, dans le métro. Il est très facile de vous répondre. Il y a deux options, toutes simples, départagées par le problème de la légitimité. Soit vous n’invoquez aucune légitimité à cette douleur et dans ce cas, la solution est simple : l’idée que vous avez de votre pays (la France telle que vous la désirez) ne correspond plus à sa réalité actuelle, et je vous inviterais alors à déménager – peut-être qu’une destination scandinave correspondrait mieux à vos souhaits. Soit, comme j’ai peur de le croire, vous laissez entendre qu’il est bien compréhensible, voir légitime à certains égards de souffrir devant un tel panel coloré. Et alors je ne comprends plus. Quelle histoire faut-il convoquer pour appuyer un tel sous-entendu ? Jusqu’où peut-on remonter ? Vous liez tout cela à la question de l’identité, qui, soit dit en passant, est d’une complexité infinie. Votre identité, l’identité du pays. Faut-il que ces deux coïncident ? Et comment organiser cela ? Doit-on regretter que Proust fut homosexuel (et juif) ? Vous n’aimez pas les Mosquées. Je n’aimerais pas les Eglises si elles ne présentaient pas cet attrait esthétique évident. Parfois peut-être cela ne suffit pas – Saint-Nicolas du Chardonnet me donne la nausée et n’est pas représentative de la France et de son histoire, oserais-je croire.

La France d’aujourd’hui est-elle la fille de la France résistante ? Peut-on si facilement rayer Vichy des composants de son identité ? Être d’une «grande famille» noble, être impérialiste ou révolutionnaire – à quelle France cela vous rattache-t-il ?  La sélection historique est compliquée…

Et puis il y a ce mélange des critères : «blanc, catholique, hétérosexuel». Je ne comprends pas bien comment s’organise votre douleur, dans le métro, croisant tour à tour des noirs catholiques, des blancs musulmans ou des homosexuels «français de souche» selon votre expression. La colonisation est bien le résultat de l’histoire de France. Et l’expansion du catholicisme dans les pays d’Afrique est bien le fruit de l’Eglise. De la Gaule envahie par les Romains jusqu’à aujourd’hui, sans oublier les traces du germanisme de Charlemagne, l’invasion Arabe jusqu’à Poitiers, l’athéisme des Lumières, ou, plus récemment, l’ambiguïté identitaire de l’Alsace et de la Lorraine, il m’apparaît bien difficile de valoriser le blanc catholique hétérosexuel comme norme culturelle.

Vous vous demandez quelle est l’identité de la France ? Vous n’avez qu’à prendre votre voiture et parcourir, tranquillement, le pays. Vous serez peut-être surpris de découvrir qu’elle est multi-culturelle au sein même des blancs catholiques hétérosexuels. Car croyez moi, votre culture de parisiano-corrézien n’a rien à voir avec celle d’un pêcheur breton, qui lui-même diffère grandement d’un mineur du nord ou d’un berger auvergnat. Dois-je continuer dans les clichés ? Il reste les patois, la nourriture, l’architecture, entre mille autres choses, pour prouver que la France est une vaste combinaison baroque et improbable.

Ma question alors est simple : sur quel critère arrêter le «métissage» que vous décriez tant ?

Êtes-vous le même qu’à 20 ans ? Auriez-vous souhaité ne jamais changer ? Il est bien naïf, à mes yeux, de rêver d’une identité à soi, stable et définitive, tant au niveau individuel qu’à celui de la nation. L’homme se transforme, oui, depuis le singe jusqu’à nos jours. Je préfère une civilisation décadente et auto-destructrice, qu’une civilisation qui se fige dans une image trompeuse qu’elle se ferait d’elle-même. Dans l’auto-destruction, il reste un peu de vie, dans la contemplation narcissique, on ne trouve plus rien que du mortifère. Le voilà le danger.

Il y a quelque chose de tellement conformiste dans cette espèce de conservatisme nouveau. Depuis quelques années maintenant, il est devenu faussement subversif d’afficher un désir traditionaliste, pour ne pas dire réactionnaire. Aujourd’hui, les faux marginaux sont ceux qui s’opposent au multi-culturalisme, au métissage, et prônent d’anciennes valeurs. Ceux qui disent comme vous que l’anti-racisme est une idéologie dominante «bien pensante». Je voudrais attirer votre regard sur ce que cette position a de convenu et d’ordinaire. Elle n’a rien de brûlant. Ce n’est pas parce que la majorité des «artistes» et des «intellectuels» (en tout cas ceux que l’on désigne ainsi) sont de gauche qu’il devient subversif pour un écrivain d’être de droite. Je sais, vous l’avez dit, vous ne votez pas. Mais enfin, il faudrait être bien naïf pour croire que l’engagement politique se limite au choix d’un bulletin. Mais au-delà du convenu et du banal, ces propos démontrent une véritable ignorance de l’état de la société. On ne compte plus les études statistiques qui prouvent l’existence d’un racisme implicite (dans les réceptions de CV, les problèmes de caution pour les logements, j’en passe). Serait-ce un fond de culpabilité qui vous empêche de voir comme votre situation est dominante ? Ce n’est pas à moi d’entamer une analyse.

Votre attaque du bien-pensant est encore toute pétrie de «bien-pensance». Il n’y a absolument rien de subversif dans votre position : vous vous grisez d’une attitude qui devrait «déranger» tout en disant la vérité. Vous ne dites rien de vrai et les seules choses dérangeantes sont la grossièreté de la provocation et la faiblesse de la réflexion qui la soutient. C’est cela qu’il faut mettre en avant, et non ce qu’il y aurait «d’horrible» dans votre propos. Il n’y a rien de véritablement provoquant. Tout comme votre Eloge littéraire, récemment paru. On croirait voir un adolescent persuadé d’être un rebelle parce qu’il écrit «nique la police» sur un mur. La liberté d’expression n’est même pas en cause. Je ne comprends pas les gens qui s’insurgent devant ce que vous dites. Il ne faut pas se battre pour que vous ne puissiez pas écrire ce que vous écrivez, il ne faut pas se scandaliser, il faut simplement montrer à quel point ce que vous dites est plat, convenu et peu subtil.

Il faut dégonfler un peu monsieur Millet. Vous n’êtes pas un grand écrivain (ni grâce ni malgré vos position provocantes). Votre style est plutôt lourd et très appliqué. Vos positions d’intellectuel sont faciles et absolument pas révélatrice des maux de notre époque. Vous ne nous apprenez rien et vous osez avancer des arguments extrêmement peu réfléchis quand il existe déjà des centaines d’ouvrages sérieux sur les mêmes questions, pour nous servir un discours déjà entendu mille fois. Le manque d’originalité est peut-être votre pire défaut. C’est affligeant.

Peut-être pensez-vous gagner une crédibilité en attaquant un problème aussi vaste que celui de l’identité. Mais enfin, il faudrait probablement que vous aiguisiez vos outils. Votre point de vue manque de nuance – et tout ce qui manque de nuance flirte dangereusement avec la bêtise. Je vous conseille, sans trop d’espoir,  le Parménide de Platon, La phénoménologie de l’esprit de Hegel, Le gai savoir de Nietzsche et surtout, L’individuation psychique et collective, de Gilbert Simondon. Ces quatre ouvrages sauront, je n’en doute pas, enrichir terriblement votre réflexion sur la question.

J.R.

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Lettre à Michel Houellebecq

      Monsieur Houellebecq,

      Oscar Wilde disait souvent qu’on a le droit de juger un homme à l’influence qu’il exerce sur ses amis. D’amitié, il n’est sans doute pas question ici. Je vous entends déjà me rétorquer, en tirant avec nonchalance sur l’une de vos cigarettes, que ce concept est empreint d’une niaiserie désuète qui n’a plus sa place dans nos sociétés férues d’individualisme et de corps à corps désincarnés. Mais si l’amitié n’est plus, il s’agit pourtant bien d’influence car voyez-vous Michel, la rentrée littéraire semble, d’un commun accord, vous avoir trouvé un successeur en la figure du jeune Aurélien Bellanger, qui nous présente, à grand renfort de métaphores religioso-cybernétiques, une Théorie de l’information follement amusante. Lui-même se revendique comme l’un de vos fervents adeptes laissant sous-entendre que vous seriez déjà obsolète. Quelle ingratitude n’est-ce pas ? Vous pensez surement qu’il s’agit encore une fois d’une manipulation de ces idiots de journalistes qui, en plus de vous ennuyer à longueur d’interview, vous forçant à boire du whisky plus que de raison, ne cessent d’inventer tout et n’importe quoi dans un déplorable conformisme bourgeois. Il est temps de sortir définitivement de votre exil irlandais, l’heure est grave et les réductions fiscales peuvent bien attendre. Car cher Michel, pouvez-vous accepter qu’un autre imposteur prenne votre place de poète rock si durement gagnée à coup de mépris de l’Occident ? Ce ne serait pas digne de vous. Il faut vous rebeller, mais pour organiser la révolte, il faut aussi savoir surprendre, changer de registre, créer des déconvenues, faire preuve d’intelligence avec l’ennemi, même si pour une fois, celui-ci ne possède pas un nom aux consonances Al-qaidesques. L’audace, pour un athée, n’est-elle pas la plus désirable forme de salut ?

Je vous ai lu Michel, je vous connais bien, j’ai navigué depuis mon adolescence entre vos domaines, vos cartes, vos îles, vos territoires et vos plateformes avec la même passion, dirait sans doute Aurélien Bellanger, qu’un amateur de jeux vidéos avide d’atteindre un nouveau niveau. J’ai lu vos errances, vos drames, vos dégouts, pour l’amour, la femme, le consommateur, la religion, l’informatique, le public, les hypermarchés, le sexe, la télévision, pour ce monde moderne qui vous écœure autant qu’il vous obsède. Vous dressez la liste de vos désillusions et de vos désenchantements avec autant d’exhaustivité et de rigueur référentielles qu’un catalogue IKEA, l’humour suédois et le supplément saumon en moins. Car voilà le problème Michel, vous n’écrivez pas, vous établissez des index de vos névroses répétant sans cesse combien elles vous font vomir. Vous vous imaginez médecin suicidaire euthanasiant une société grabataire, mais votre style transpire l’effort délibéré, obstiné, du commentateur paranoïaque et marmonnant. Le désespoir que vous prétendez connaitre n’est qu’un épuisement séminal. Vous n’avez de maudit que vos cernes et votre dos courbé qui constituent la trame de votre personnage. Vous croyez aller jusqu’au bout de vous-mêmes en répétant et déclinant des concepts sociétaux aussi usés et subversifs qu’une émission d’M6 sur les fraudes estivales.

Vous commentez inlassablement ce système égoïste et moribond qui vous a pourtant permis, dans sa grande mansuétude, d’endosser un prix Goncourt et de jolis à-valoir. On pardonne tout à ses héros dit-on. Vous sembliez heureux alors, enfoui dans votre parka militaire usée jusqu’à la corde symbole de votre fatigue et de votre abattement abyssal. Vous rêvez de lutte des classes, mais la vôtre se joue à Saint-Germain-des-Prés : Café de Flore versus Deux-Magots. Vous voulez écrire pour le peuple, celui des perdants et des abandonnés, vous vous êtes montré honteux et flou, pour qu’il s’identifie, mais ce sont les lecteurs de Télérama et de Libération qui vous encensent. Le champ lexical des sex-shops ne choque plus personne, bien au contraire, il ravit. Quelle malédiction,  Michel ! Ne savez-vous pas que les opprimés veulent de l’enchantement et de la féérie ? Ou est-donc passé votre lectorat prolétaire, celui qui vous aurait donné toute votre légitimité ? Il s’est sans doute perdu dans les volutes d’une sulfure pour bohémiens bourgeois dont la transgression prend la forme d’un Lexomil, d’une critique facile de l’Islam et d’un récit d’amour désabusé. Vous n’ignorez pas la prophétie de Karl Marx indiquant qu’on jugera de la platitude de notre bourgeoisie actuelle en prenant le calibre de ses grands esprits. Quel calibre ! Ne fuyez-pas, Michel, vous êtes un de nos grands esprits puisqu’un best-seller a toujours raison. Mais votre plume n’assassine pas l’ombre d’un mot, et votre aridité se dissout dans des particules de solitude, celle de ces frères que vous décrivez et de leur propension au malheur. Chroniqueur d’un siècle que vous haïssez, vous avez inventé, à l’aide de fausses irrévérences, la recette du roman à thèse, celui dont on débattra dans les dîners. Vos successeurs de plus en plus nombreux prouvent que vous êtes devenu une religion en littérature. Laissez-moi  pasticher Zola en disant qu’être passé à l’état de religion nécessaire est une bien triste fin pour un poète révolutionnaire qui ne peut croire en la force du divin.

Il n’est pas trop tard. Il n’est jamais trop tard pour oser devenir cet écrivain que l’on aperçoit parfois pudiquement au détour d’une de vos pages, celui qui abandonne son rôle pour rompre la cadence, et qui a l’audace de confronter son lecteur au surgissement d’un texte plutôt qu’au dépérissement de notre société. Vous avez dit un jour, que l’humour ne sauvait rien. Au contraire, Michel, il préserve de tout, même du désespoir. Voilà une belle leçon que vous pourriez donner à Aurélien Bellanger.

Dans l’attente de vous relire,

Clémence R.

Tous droits réservés – Ma Lettre Ouverte –

ISSN  2275-3044

Lettre à François Bégaudeau

Cher Monsieur Bégaudeau,

Je vous ai vu, un samedi dans l’émission de Laurent Ruquier. Je n’ai pas lu le livre que vous présentiez, et je ne veux pas vous parlez de ça. Je ne vous parlerais pas non plus de la médiocrité des attaques dont vous fûtes l’objet.

Non, simplement j’aimerais vous demander une faveur : arrêtez s’il vous plaît, de mentionner des auteurs et des notions qu’à l’évidence, vous ne maîtrisez pas du tout. La vision deleuzienne de la littérature et son « bégaiement » n’ont rien à voir avec ce que vous invoquiez ce soir-là. La position de Rancière à laquelle vous faites allusion est infiniment plus subtile et complexe que celle que vous présentiez. Je ne dis pas que vous êtes bête, ou bon à rien – je vous trouve d’ailleurs très bon comédien. Seulement, laissez la philosophie tranquille. Vous avez le travers de tous les professeurs de lettres modernes qui s’octroient le droit d’utiliser la philosophie comme un outil rhétorique ou une grille de lecture. Soit, mais vous passez à la télévision et je peux vous assurer que ça m’écorche les oreilles d’entendre Deleuze vulgarisé à ce point, jusqu’au contre-sens. Ce sont des pensées très compliquées dont on ne peut pas se servir comme on veut. Les deleuziens eux-mêmes prennent des pincettes, et débattent pendant des heures sur des points très précis de son système conceptuel. Vous ne pouvez pas en parler comme ça sans sentir la malhonnêteté intellectuelle qui se cache derrière. Si vous allez à la télévision pour participer à ces débats creux, vides, et sans intérêt, c’est un choix, mais laissez les vrais penseurs tranquilles.

Vous ne mesurez pas les conséquences dramatiques que peut avoir la vulgarisation des grandes pensées – on va jusqu’au contresens et on simplifie des données dont toute la richesse tient précisément à leur complexité.

Arrêtez donc, s’il vous plaît, d’invoquer la philosophie pour des choses simplettes.

Merci.

Alain B.

 

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Lettre à Eric Zemmour.

Cher Monsieur Zemmour,

Je veux bien croire que vous n’êtes pas aussi méchant que ce que tout le monde veut bien dire. Et je veux bien croire qu’il y a beaucoup de vrai dans ce que vous dîtes, mais seulement que la société médiatique d’aujourd’hui est devenue bien trop compassée et politiquement correcte pour l’entendre sans se scandaliser ridiculement. Surtout je veux bien croire que vous êtes massivement critiqué par des gens bien plus bêtes que vous. Tout cela je vous l’accorde. Seulement il y a un « mais », vous le savez déjà.

Vous n’êtes pas méchant, certes, mais je crois que vous n’êtes pas très malin non plus. Beaucoup moins bête que beaucoup de ceux que vous côtoyez quotidiennement, ça je veux bien vous l’accordez. Infiniment moins bête en tout cas que tous les invités ou presque de l’émission hebdomadaire qui vous comptait parmi ses chroniqueurs.

Mais, et je suis désolé si ça peut vous sembler rude, votre propos est bête quand même. Je veux dire que votre propos est incroyablement creux et vague. Il manque tellement de précision qu’il devient nécessairement très conventionnel. Vous utilisez des énormes concepts : « l’homme », « la femme », « le pouvoir », « les races » « la négation des races » « la liberté ». Ce sont des concepts énormes, non pas seulement en ce qu’ils engagent ce qui serait intéressant, mais énorme en ce qu’ils sont vides. Réfléchir à partir de concepts aussi larges et aussi peu fins, aussi peu précisés, aussi peu nuancés, ça ne peut mener à rien de pertinent. Un discours qui traite de « la femme » ne peut être que vide s’il n’aborde pas les processus de subjectivation, les formes de la conscience, la question de la place du langage dans la construction sociale, du désir, des mouvements de pensées, des attitudes qui traversent l’humain. Et ça, je sais bien, c’est inabordable à la télévision, c’est trop compliqué, mais alors autant ne rien dire. Il n’est pas possible d’aborder aucun des sujets que vous traitez sans que cela implique une vision globale de la société, du politique, de l’esprit, de la connaissance, des affects, de la perception, etc., ce que seuls les philosophes se donnent la peine d’essayer.

C’est tout ce que je voulais vous dire : les débats auquel j’ai pu assister dans cette émission sont vides de contenu. Il n’y a rien. Peut-être ne serait-il pas inutile de lire profondément Kant, Hegel, Carl Schmit, John Rawls, Ruwen Ogien, Habermas, Derrida, Jean-Luc Nancy, Gorgio Agamben, Toni Negri, etc., pour comprendre comme la moindre question politique requiert un discours beaucoup plus précis, beaucoup plus fin, et à quel point on est « bête » quand on la traite avec des outils aussi grossiers.

Il faut être plus prudent Monsieur Zemmour : vous ne pouvez pas affirmer toutes ces choses aussi facilement. Les sujets qui vous intéressent vous dépassent – ayez l’humilité de le reconnaître. Cessez les oppositions binaires et réductrices, et les effets rhétoriques.

Il y a un exemple manifeste de votre mauvaise foi (ou de votre ignorance). Quand vous vous «opposez» au discours sur la difficulté de la vie en banlieue en brandissant votre enfance. Enfin ! Ne savez-vous pas qu’il ne suffit pas d’être né extra-muros pour que la jeunesse soit difficile ? Clamer vos jeunes années passées à Montreuil ne constitue en rien un argument. Le Montreuil des années 60-70 n’a rien à voir avec celui d’aujourd’hui. Et le problème des banlieues tel que nous l’exposons aujourd’hui est celui des quartiers HLM et de l’exclusion qu’ils incarnent. Grandir à Drancy quand on est un jeune français dans les années 60-70, cela n’a rien à voir avec grandir à Villiers-le-Bel dans les années 90-2000. Souvenez-vous en.

Merci de votre lecture,

Mr. F.

ps : arrêtez de réduire «la déconstruction» à Mai 68 – et d’ailleurs, cessez de caricaturer cet événement dont vous ne mesurez visiblement pas les ramifications.

 

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